Chapitre 2 : Mantet-Ravin de l'Orry

On ne peut pas marcher en regardant les étoiles quand on a une pierre dans son soulier. (Proverbe chinois).

-Sur la piste aux étoiles

Dimanche 2 mai 2004, 7 heures. J'ouvre le vasistas qui fait office de fenêtre et aperçoit un ciel vierge de tout nuage. Pour cette longue journée de marche qui nous attend, c'est très encourageant, mais un air glacé qui s'engouffre dans la chambre, m'oblige à refermer aussitôt la petite lucarne. Nous flânons encore un peu au lit et vers 8 heures, nous montons prendre le petit déjeuner. Comme de vieux habitués, nous avons notre table attitrée, juste à côté d'un magnifique fuchsia dont on ne s'étonne plus de voir ses fleurs rouges et mauves en toutes saisons.

 

Panorama à 180° à l'approche de Mantet.

  

 Au petit déjeuner au matin du 2eme jour (S)

Alors que la vallée est encore dans la pénombre, le jour se lève et fait scintiller les cimes enneigées. Juste au dessous du Porteille, de larges taches flamboyantes d'un rouge sang du à la pigmentation des feuilles d'arbrisseaux font un contraste étonnant avec le vert de la vallée et le blanc des sommets. De la véranda de l'auberge, le spectacle est splendide, mais on finit par se lever car on se dit qu'avec un peu de chance, il devrait être encore plus beau du sommet des Très Estelles.

9 heures, nous quittons le gîte et prenons le Gr.10 qui monte au Col de Mantet.Les mauvais souvenirs reviennent car c'est sur ce tronçon au fort dénivelé que Dany avait été contrainte à l'abandon, il y a presque trois ans. Heureusement, les mauvais souvenirs se mélangent aux bons. C'est en effet, sur cette route que nous avions eu la chance de rencontrer notre bienfaiteur en la personne d'un vieux chercheur de champignons qui nous avait ramené jusqu'à notre domicile. Aujourd'hui, tout ça parait loin, et par cette magnifique journée ensoleillée qui s'annonce, nous sommes bien décidés à en profiter au maximum.

Départ de Mantet sur le Gr.10 vers le col

 

Au col de Mantet, trouver le chemin pour le Pic des Très Estelles est facile. En effet, à cette intersection de multiples sentiers de randonnée, les indications sont nombreuses et explicites.

Selon ma carte que je consulte, pour atteindre le Pic, nous devons accomplir cinq à six kilomètres pour un faible dénivelé de 300 mètres environ.

Le départ s'avère difficile car le sentier est totalement occupé par quelques chevaux en liberté et un important troupeau de vaches qui entrave le passage. Couchées avec près d'elles de nombreux veaux de quelques semaines, elles paraissent agacées de notre présence et jettent vers nous des regards pleins de suspicion. C'est au prix de quelques zigzags que nous parvenons à rejoindre la piste qui se dirige vers le sommet.

 

Jument avec son poulain au Col de Mantet

La sente se faufile, d'abord à travers quelques sapins et de miséreux genêts puis dans un décor pierreux fait de maigres herbages. Quelquefois, notre marche est rythmée par le chant mélodieux de quelques pinsons ou bien, par celui plus lancinant d'un coucou. En ce début de printemps, on sent bien que la nature toute entière est en train de renaître. De nombreuses variétés de fleurs (lys, iris, crocus, renoncules, etc.…) très colorées germent à peine. Des passereaux très excités volètent d'arbres en arbres. Les bouleaux blancs encore en bourgeons ne présentent que de frêles chatons. Les lézards qui s'accouplent déjà sur les pierres chaudes du chemin, décampent sous nos lourds godillots. Au pied d'énormes éboulis, nous avons la chance d'apercevoir deux marmottes dont les sifflements stridents attirent notre attention. Elles viennent certainement de finir leur longue hibernation qui peut durer jusqu'à six mois selon la température. A cette époque, elles sortent en quête d'une tendre végétation qui va permettre de reconstituer leurs réserves de graisse. Elles n'ont plus de temps à gaspiller car pendant leur long sommeil, elles peuvent perdre jusqu'à la moitié de leur poids.

Sur la piste aux étoiles, en dessous le Col de Mantet

 

Des pitons rocheux, terrains de jeux pour isards et marmottes

 

Vue sur le Massif du Canigou et la vallée de Campeilles

Pour Dany et moi, c'est plutôt le contraire. Dans cette montée, les quelques kilos superflus pris cet hiver sont pénibles à trimbaler. Mais les paysages sont tellement beaux que les éventuelles douleurs musculaires sont vite oubliées. A droite, le monumental Massif du Canigou dont le sommet est pour la saison, encore bien chargé de neige. Derrière nous, toute la chaîne montagneuse avec ses multiples pics qui forment la crête frontière avec l'Espagne : Les Esquerdes de Roja, le Pic de Costabonne, le Roc Colom, etc.…En dessous, la verte vallée de Campeilles où l'on distingue la route sinueuse qui part en direction du village de Py.

Notre présence en ces lieux désertiques ne semble gêner que quelques vaches et veaux qui, à notre vue, détalent les contreforts de la montagne comme si elles avaient vu le diable. C'est avec inquiétude, que nous les regardons dévaler la pente car l'inclinaison est sévère et on se demande si elles vont pouvoir s'arrêter. Heureusement, elles arrivent à stopper dans un mouvement qui parait même synchronisé.

Il n'est pas encore onze heures quand nous arrivons au Col de la Mente situé à 1949 mètres. Nous stoppons en surplomb d'un ravin pour un en-cas fait de quelques fruits secs et de barres de céréales. De l'autre côté, trois isards nous observent et continuent de brouter sans aucune anxiété, rassurés par l'espace qui nous sépare d'eux. Au dessus de nous, nous apercevons les premières plaques de neige qui à priori, ne semblent pas trop " méchantes " car plutôt clairsemées.

Depuis le sentier, magnifique vue sur le Massif du Canigou

Dans la montée, éboulis à marmottes et panorama remarquable

Dany dans la montée vers les Très Estelles puis au Col de la Mente (1949m), vue sur les Très Estelles

 

 Dans la montée, premières plaques de neige très clairsemées.

 

Au sommet du Pic des Très Estelles à 2099 m.

 

Aperçu du massif des Très Estelles

 

Le massif du Canigou et de nombreux autres sommets, vus des Très Estelles

 

-A la conquête des étoiles enneigées.

Le sommet n'est plus très loin, mais soudain une vaste plaque de neige barre le sentier. Nous commençons à nous y engager mais l'épaisseur est telle que nous y renonçons rapidement. Deux solutions s'offrent à nous : faire demi-tour et retourner à Mantet ou bien éviter cette plaque de neige en coupant tout droit dans les pâturages encore ras à cette époque.

Cette deuxième solution semble tellement plus facile, que nous grimpons à travers les prés, arrivons à une clôture que nous enjambons sans difficulté. Quelques chevaux sont là en train de paître. Un d'entre eux vient vers nous pour réclamer pitance. Nous lui tendons quelques bouts de pain, mais il semble si affamé qu'il nous poursuit sans relâche. Pour lui fausser compagnie, nous sommes dans l'obligation de détaler.

Nous sommes sur le vaste et ondulé sommet des Très Estelles, malheureusement beaucoup plus enneigé que je l'avais espéré. Nous avons perdu le sentier et il nous faut absolument le retrouver pour entamer la descente. Un large chemin où la neige semble damée m'incite à partir sur la droite. Il y a même quelques vieilles traces de raquettes. Mais en regardant mon plan et la configuration du site, je m'aperçois que le sentier est plutôt à l'opposé. Pour nous y rendre, nous n'avons pas le choix, il faut traverser une vaste étendue neigeuse.

 

Ouf, nous avons retrouvé le chemin.

Nous éprouvons beaucoup de difficultés à avancer, on s'enfonce profondément, parfois jusqu'aux genoux. Très rapidement, nos chaussures et nos pantalons de randonnée sont trempés. Au bout d'un quart d'heure, nous sommes exténués mais nous finissons, comme je l'espérais, par tomber sur des panneaux à la croisée des chemins. Ouf ! J'angoissai et commençai à envisager une redescente vers Mantet. La signalisation est claire, d'un côté, la descente vers Escaro, par la Font de Prat d'Avet et la Maison Forestière de Fourguéré, de l'autre, le chemin prévu vers Nyer appelé Tour du Pic des Très Estelles qui doit nous ramener au Pas de Grau et à notre voiture.

Nous prenons cette dernière direction à travers quelques pins chétifs et sommes maintenant rassurés car dans la descente que nous entamons, il n'y a pratiquement plus du tout de neige. Quelques petites plaques par ci par là, mais rien sur le sentier.

Il est midi passé, nous n'avons pas encore mangé, mais je propose à Dany de déjeuner un peu plus bas car un petit vent frais balaye la crête.

 

 Des crêtes, vue sur les gorges et les sommets enneigés

 

- Prisonniers des étoiles !

 Nous avons parcouru environ cinq cent mètres quand au détour du chemin, une énorme plaque de neige d'une hauteur inhabituelle barre de nouveau notre progression. Sur ce versant ombragé du Pic, orienté au nord, la neige a très peu fondu mais le vent du nord a, en plus, composé de très hautes congères. En attendant Dany, car j'ai pris un peu d'avance, je regarde s'il y a un autre accès. Rien !

 La plaque de neige parait attaché à un surplomb et quelques mètres en dessous, il me semble apercevoir le chemin qui continue. Je propose à Dany d'aller voir, je descends une quinzaine de mètres non sans peine car je m'enfonce jusqu'à la taille. Je finis par atteindre l'endroit escompté. Il y a trop de neige et arrivé sur place, il m'est impossible de dire si le chemin passe ici. Dany m'attend en bordure du surplomb.

 Je cherche en vain une issue que je ne trouve pas. Je décide de remonter pour la rejoindre, car la neige, que je redoutais tant, est bien là. Dans ma tête, la décision de rebrousser chemin est définitivement prise. Mais, je m'enfonce jusqu'à la taille, je ne peux plus remonter, et malgré mes efforts, je finis par casser un de mes deux bâtons de marche pourtant en aluminium. Je suis pris dans cette gangue dont je ne peux m'extraire qu'en reculant. Je commence à stresser et essaie de ne pas le montrer à Dany qui m'observe quelques mètres au dessus. Mais je sens bien que je suis en train de paniquer et mes jambes sont tétanisées par cette épouvantable appréhension de me voir prisonnier. Au fond de moi, je me dis : " Il faut que je me calme pour rester lucide ".

 Je recule et tente vainement d'aller sur ma gauche. Là aussi, j'ai de la neige jusqu'à la ceinture, à droite pareil. Seule solution, descendre ! Je regarde en dessous, un immense névé de deux à trois cent mètres de long descend entre quelques sapins puis dans un large couloir d'éboulis. Ce n'est pas sans risque, car la pente est abrupte, mais descendre sur les fesses ne me parait pas chose impossible. La seule véritable difficulté est de ne pas prendre trop de vitesse car la plaque de neige se termine brutalement par d'énormes blocs de pierre qui nous attendent plus bas. A côté des éboulis, sur la droite, une épaisse forêt de conifères qu'il me parait aisé d'aborder et où nous pourrons peut-être avec un peu de chance, retrouver notre itinéraire.

De toute façon, je ne vois pas d'autres solutions, sauf à m'épuiser pour tenter de remonter. Par contre, Dany qui craint le vide, acceptera-t-elle de descendre ?

Je l'appelle et elle finit par me rejoindre non sans mal. Je lui expose rapidement la situation. A contrecoeur, je le vois bien, elle se résigne à cette solution.

En analysant tous les paramètres, elle comprend, elle aussi, qu'il faut tenter la glissade. Au bout, il y a quand même l'espoir de sortir de ce piège de glace et de retrouver un chemin. Tout au loin, on aperçoit de nombreuses maisons. Je ne prends pas le temps de regarder la carte, mais compte tenu du parcours déjà accompli, j'imagine qu'il s'agit des alentours d'Escaro.

 

 

 

 Des plaques de neiges entravent le chemin

 

- Glissade des étoiles… aux ténèbres

Avant d'entamer la descente, je donne les derniers conseils à Dany. Je lui demande de rester espacés, d'observer comment je m'y prends et si possible, de rester dans la trace que mon postérieur ne manquera pas de creuser.

Je m'assoie et commence à filer comme sur une luge. En me couchant un peu en arrière, mon sac à dos amortit les chocs. Je glisse parfaitement et me retourne pour regarder Dany. Elle n'a pas encore démarré. J'arrive à freiner et m'arrête au milieu du névé. Le fait que j'ai pu si facilement m'arrêter, semble la rassurer complètement. Elle s'aperçoit que ce n'est pas si compliqué ou si dangereux qu'elle l'imaginait. Elle démarre. Je repars et continue de regarder derrière moi pour vérifier si tout se passe bien pour elle. Je prends de la vitesse mais en plantant les bâtons, j'arrive à ralentir sans problèmes. Le magma de grosses pierres qui forment un immense éboulis se rapproche très rapidement. Je ralentis un peu plus et à l'aide des bâtons, j'arrive même à tourner pour me diriger directement vers la lisière de la forêt. Je parviens à rejoindre l'orée du bois, évite les arbres et me relève d'un bond en atteignant la terre. Je regarde derrière moi et vois Dany qui continue tout droit vers le pierrier, elle a pris de la vitesse, elle tente de freiner au maximum, mais il est déjà trop tard et son postérieur heurte violemment les roches. Je crains le pire et me dirige vers elle, mais par bonheur, elle se relève et viens vers moi en se tenant la fesse.Ouf ! Heureusement, plus de peur que de mal.

Nous descendons en restant en lisière de la forêt, toujours en bordure des éboulis. J'hésite entre pénétrer dans le bois au risque de perdre toute visibilité ou rester en bordure et garder une vision du panorama. Pourtant, je sais que le sentier que nous avons perdu est bien sur notre droite et que pour le rejoindre, il faudrait traverser la forêt. J'opte tout de même pour la deuxième solution, car je sais aussi que le sentier poursuit une ligne de crête et qu'il sera peut-être très difficile d'y accéder à cet endroit très escarpé. Je fais donc le choix de continuer à descendre !

Nous dévalons sans aucune difficulté, car sous les grands sapins, le sol est plat et tapissé de brindilles. Il nous faut seulement de temps à autre éviter quelques vieux troncs décimés et enjamber quelques branches cassées.

 

  La glissade vers le ravin de l'Orry a commencé ici

Nous quittons enfin les éboulis et atteignons un ru qui semble prendre sa source à proximité. Je regarde mon plan et si je suis bien à l'endroit que je crois, je m'aperçois que ce cours d'eau descend directement vers le village d'Escaro. Je prends la décision de le longer, mais garde espoir de croiser une sente qui nous ramènerait sur le chemin du Tour des Très Estelles.

Cet espoir semble se concrétiser lorsque j'aperçois clouer sur un arbre, un écriteau " Chasse gardée ". Je me dis que si quelqu'un c'est donné tant de mal pour venir dans ce canyon mettre cette inscription, c'est qu'il doit y avoir un chemin à proximité.

Dany et moi, nous mettons en quête d'un éventuel sentier.

Il y a bien l'impression de quelques traces et par endroits, les lieux semblent avoir été piétinés, mais je pense qu'il s'agit plutôt d'animaux car la terre est retournée et les empreintes disparaissent dans des magmas rocheux très abrupts. Nous ne trouvons aucun chemin.

  

 D'immenses éboulis descendent dans le ravin

 - Dans la branche sans issue d'une étoile.

Nous continuons à descendre, mais au fur et à mesure, le simple filet d'eau se transforme en un ruisseau plus large et plus profond. Rectiligne au départ, le cours d'eau suit maintenant les lacets du vallon et se faufile dans des méandres rocheux très difficiles d'accès. Très souvent, les berges sont impraticables et nous marchons à même la rivière. Nous pataugeons, glissons sur les galets, tombons dans l'eau glacée. Progressivement, la petite rivière se transforme en un torrent aux contours de plus en plus escarpés. Notre progression s'est terriblement ralentie car nous sommes maintenant obligés de franchir des rochers, des branchages et des troncs d'arbres qui parsèment le défilé. De temps à autre, je grimpe sur un promontoire et scrute vers l'ouest, un hypothétique chemin. A un moment, je crois apercevoir au loin une piste au pied de ce qui me semble être soit une clairière soit un monticule rocheux isolé au milieu de la forêt. Je descends de mon perchoir et demande à Dany de me suivre. Nous partons dans la forêt, marchons en direction de l'endroit imaginé. Rien ! Seulement un bois de résineux qui semble être sans fin. Dans cette effroyable quête, les buissons ajoutés aux branches qui jonchent le sol nous obligent à zigzaguer pour avancer efficacement. Nous ne trouvons aucune issue et décidons de retourner vers le torrent.

Le défilé s'est fortement creusé et rétréci. Il est maintenant encadré par de très hautes barres rocheuses, des à-pics colossaux qui grimpent jusqu'aux sommets. Le plus souvent, les berges ne sont plus de tout accessibles et nous divaguons au milieu de la rivière dont le lit s'est fortement élargi et la profondeur accentuée. Le courant est plus soutenu et nous avons du mal à marcher car nos godillots sont gorgés d'eau. Entraînés par nos sacs à dos trop lourds, on trébuche, on se relève, on retombe à nouveau, on se fait mal, on est trempés jusqu'aux os. Faire quelques mètres devient un véritable " chemin de croix ". Il faut se rendre à l'évidence : on est bels et bien perdus. L'angoisse ajoutée au froid tétanise nos jambes.

Mais au détour d'un virage, l'espoir revient quand nous apercevons, plus très loin maintenant, les toitures de quelques maisons. J'estime la distance à environ deux kilomètres maximum. J'avais raison, il s'agit bien d'Escaro ! Cette vision nous stimule et nous encourage à avancer encore plus vite.

Malheureusement, cet espoir retombe très vite quant j'arrive en surplomb d'une cataracte d'eau de sept à huit mètres de hauteur. Impossible d'aller plus loin, je regarde autour de moi s'il y a un éventuel autre accès. Rien ! Pas d'autres passages ! Dany m'a rejoint et je lui avoue immédiatement la vérité :

- Il y a une cascade ! Il est impossible de continuer par là ! Il faut remonter d'où on vient et prendre l'option de traverser la forêt !

- Je suis trop fatiguée ! Je ne pourrai pas remonter ! (et elle éclate en sanglots).

- On y arrivera, il est à peine quatre heures ! Il est encore tôt, il fait jour longtemps et nous pouvons encore marcher quatre à cinq heures !

- Je n'en peux plus, tu ne te rends pas compte de la quantité de fois où je suis tombé dans ce torrent ! J'ai mal partout ! Nous sommes perdus ! J'en ai assez ! Je n'arriverai pas à remonter !

- Attends, gardons notre calme et laisse moi tranquillement regarder mon plan !

- Non, j'en ai assez, je vais appeler les secours ! Tu ne sais même pas où nous sommes !

- Mais si, je sais où l'on est ! C'est encore tôt et il n'est pas utile de s'affoler au point d'appeler les secours

- Je suis fatigué, j'appelle les secours!

 

Dans la descente, nous apercevons Escaro

- S.o.s depuis les étoiles.

Je n'arrive pas à la convaincre. Elle sort son portable et compose le 14 :

- As-tu réfléchi à ce que tu vas dire ? lui dis-je.

- Allo ! bonjour monsieur, avec mon mari, nous sommes perdus en montagne !

- Dis lui que nous sommes coincés dans un ravin au dessus d'Escaro, au pied du Pic des Très Estelles et que de là où nous sommes, nous apercevons le village à environ deux kilomètres !

- Nous sommes bloqués dans un ravin! Nous descendions du Pic des Très Estelles ! On aperçoit des maisons à environ deux kilomètres ! Mon mari pense que c'est Escaro !

Dany écoute son interlocuteur un moment, puis coupe la communication :

- Qu'est-ce qu'il a dit ?

- Il veut mon numéro de portable !

- Est-tu ne le connais pas par cœur ?

- Non !

Elle cherche et recompose le 14 :

-Allo, nous sommes les randonneurs perdus en montagne ! Je vous donne mon numéro de portable. C'est le 06………… . Mais, je vous préviens, je n'ai presque plus de batterie ! Rappelez-moi vite.

La communication se coupe de nouveau :

- Il dise quoi les secours ?

- Qu'il ne faut pas bouger ! Ils font le nécessaire et vont rappeler.

- C'est quoi le nécessaire ?

- Je ne sais pas ! Il va rappeler.

Stressés et trempés que nous étions, nous n'avons pas fait attention, mais le temps a subitement changé. Le ciel bleu, du début de journée, a laissé place à un plafond très bas. Désormais, de gros nuages gris recouvrent une grande partie du massif.

Le téléphone sonne, Dany réponds par de courtes phrases : d'accord, on va faire comme ça, on attends, on ne bouge pas, dans combien de temps viendrez vous ? Puis elle coupe la communication.

- Ils disent quoi ?

- Qu'ils nous envoient des secours. Qu'il faut mettre des vêtements avec des couleurs voyantes et se rendre visibles au maximum. Et surtout qu'il ne faut plus bouger d'ici car ils vont tenter de nous repérer.

Je tente de la rassurer et dis :

- Ne t'inquiète pas, ils vont envoyer un hélicoptère, maintenant, il suffit de prendre patience. Mais, on peux pas rester là au fond du ravin, il faut trouver un endroit plus dégagé afin qu'ils nous voient.

- Mais il ne faut pas s'éloigner, car il a dit de ne pas bouger.

- Oui, je sais, mais ce n'est pas à quelques mètres près et de toute manière, on va tenter de trouver quelque chose dans le coin.

- Viens suis-moi !

Nous remontons le cours du ruisseau, que nous traversons en sautant par-dessus quelques troncs d'arbres. Nous continuons à patauger, tantôt dans le cours du torrent, tantôt dans le sable mouillé de la grève, parfois dans la boue ou au milieu de quelques hautes herbes qui poussent sur ces berges chaotiques. Sur notre gauche, une dense et noire forêt d'épicéas ou bien ces à-pics constituaient d'une accumulation d'énormes rochers qui paraissent infranchissables. Sur la droite, une paroi rocheuse avec quelques buissons et quelques arbustes plus clairsemés et par endroits des espaces gazonnés.

Je comprends vite que c'est par là qu'il faut chercher un promontoire qui sera visible d'un hélicoptère.

Je commence à grimper pendant que Dany m'attend en bordure du torrent. Je trouve rapidement un piton rocheux relativement plat qui surplombe d'une dizaine de mètres de hauteur la cascade que nous n'avons pas pu franchir. Il n'y a pas beaucoup d'espace, environ deux mètres carrés, mais ce promontoire présente l'avantage d'être à découvert et surtout d'être sûr car entourés de gros genévriers. Nous ne pourrons pas tomber dans le ravin. J'appelle Dany, l'aide à monter car elle semble vraiment très fatiguée et n'est pas très rassurée à l'idée d'avoir à escalader ce piton rocheux.

Arrivée en haut, elle parait tranquillisée par cette plate-forme rocheuse recouverte partiellement de mousse. Nous pourrons nous reposer en attendant les secours.

Nos pérégrinations dans la neige puis les chutes répétitives dans le ruisseau ont rendus nos vêtements pesants. Ils sont complètement imbibés d'une eau que notre immobilité à tendance à refroidir rapidement. Je propose à Dany que nous changions de vêtements car nous avons du linge de rechange dans nos sacs et ce n'est pas la peine de rester mouillés de la tête aux pieds. Nous enfilons d'autres tee-shirts, une polaire et des chaussettes sèches. Pour être plus visibles, Dany enfile sa veste en gore-tex jaune et je mets une polaire rouge. Il ne reste plus qu'à attendre et j'en profite pour manger un peu car il est 17 heures et voilà six heures que je n'ai rien ingurgité. Dany, elle, est tellement angoissée qu'elle ne peut plus rien avaler.

  

La descente n'est pas facile

- Angoisse : garantie trois étoiles.

Moi, aussi je commence sérieusement à m'inquiéter car le temps a subitement changé. Un brouillard très épais recouvre tout le massif et des nappes de brume remontent très rapidement le défilé depuis le bas de la vallée.

Tout en mangeant, je me dit que si cette brume s'installe durablement l'hélicoptère ne pourra pas nous voir et peut-être, ne pourra-t-il pas venir du tout !

Les minutes défilent et Dany s'impatiente et n'arrête pas de dire : qu'est ce qu'ils font ? Je tente de la rassurer mais un brouillard chargé d'humidité est maintenant ancré dans la ravine. De temps à autres, des nappes plus épaisses recouvrent tout le paysage et empêchent toute visibilité.

Nous sommes perdus dans cette enveloppe grisâtre et parfois, nous ne voyons même plus de l'autre côté des gorges à moins de dix mètres seulement.

Quand de temps à autre, la brume se dissipe, j'observe un immense couloir d'éboulis que se trouve légèrement sur notre gauche. Je n'arrête pas de dire à Dany que nous pourrions tenter l'ascension car seul le départ semble vraiment compliqué à franchir car en surplomb du torrent. Mais, il ne semble pas infranchissable si nous pouvons l'atteindre en traversant l'épaisse forêt d'épicéas qui nous fait face. Mais, Dany ne veut rien entendre et je comprends très vite que je ne pourrai plus la faire bouger d'ici.

Vers 18 heures 30, le ciel s'est à nouveau dégagé et l'espoir d'être plus rapidement secourus renaît en nous.

Vers 19 heures, nous retenons notre souffle et faisons silence. Très loin, il nous a semblé entendre un bruit de moteur. Nous tendons l'oreille, mais seul le clapotis du torrent et le sifflement des quelques passereaux rompent le silence.

Soudain, on se lève comme un " seul homme ". Cette fois c'est sûr, c'est bien le bruit d'un hélicoptère que nous entendons en direction d'Escaro. Au début, nous ne le voyons pas, puis brusquement, il apparaît au dessus du village, il part direction Nyer puis revient et repart sur la droite.

 Je dis à Dany : Appelle les secours, et dis leur que nous voyons l'hélico au dessous d'Escaro et qu'il faut qu'il remonte le ravin en direction du Pic des Très Estelles !

Malheureusement, déception supplémentaire, la batterie est vide et le portable ne fonctionne plus. Pendant quelques minutes, nous continuons à entendre l'hélicoptère puis le brouillard et le silence s'installent à nouveau.

 Nous sommes forcément déçus et surtout, nous ne comprenons pas pourquoi à aucun moment l'hélicoptère n'est venu sur nous après les indications que nous avons donné au téléphone.

Je tourne et retourne mes deux feuilles au format A4 que constitue mon plan. Je refais l'itinéraire et j'arrive toujours à la même conviction : nous sommes bien à quelques kilomètres au dessus d'Escaro.

Où alors, je me trompe complètement ? Peut-être que les panneaux indicateurs cloués sur un sapin en haut du Pic des Très Estelles ont été tournés et que les traces que nous avons suivies n'étaient pas les bonnes ? A ce moment-là, nous serions descendus sur un autre versant ?

Je me pose un tas de questions et je finis par me convaincre que si l'hélicoptère nous a cherché ailleurs c'est que nous ne sommes pas à l'endroit que je supposai jusqu'à présent. C'est certainement çà !

 20 h15, l'hélicoptère est revenu, il tourne au dessus du village que je pense être Escaro. Nous ne l'apercevons que par intermittence car le brouillard ne se dissipe que lors d'intermèdes furtifs. Soudain le bruit se rapproche. Nous ne voyons pas l'hélicoptère, mais l'entendons venir sur nous distinctement. Il n'est plus qu'à quelques dizaines de mètres, en aval du torrent, derrière une barre rocheuse. Il semble faire du surplace et l'on s'attend à chaque instant à le voir déboucher. Enfin, nouvelle désillusion, le bourdonnement s'amenuise, s'éloigne puis disparaît à nouveau. De temps en temps, nous percevons dans le lointain ou très haut dans le ciel, au dessus de la brume, le bruit caractéristique des pales.

 De nouveau, ce claquement de pales tant espéré arrive de la direction d'Escaro. Du bas du défilé, nous voyons l'hélicoptère qui arrive droit sur nous, je me précipite sur mon sac à dos, sort la torche, grimpe un peu plus haut et pendant que Dany fait de grands signes avec ses bras, de mon côté, je fais clignoter ma petite lampe. Il arrive et il va passer au dessus de nous à moins de quarante mètres. Ce n'est pas possible ! Personne ne nous voit ! On se met à crier. On s'égosille. Il passe au dessus de nous, continue son chemin, grimpe, grimpe, puis se volatilise dans les brumes en direction du Pic.

 Dany a les larmes aux yeux : Pourquoi, ils ne nous ont pas vu ? Je suis complètement dégoûtée !

Je me précipite pour tenter la consoler : Ne t'inquiètes pas, il va revenir !

 L'hélicoptère continue à voler dans les parages. Très haut dans le ciel, du côté du sommet, nous l'entendons tourner mais le brouillard entrave toute visibilité.

Puis, il revient, semble redescendre dans les gorges. Le voilà, qui transperce le brouillard ! Il arrive encore droit sur nous ! On aperçoit distinctement le pilote. On se met à gesticuler, à crier. Je dirige le faible faisceau de ma torche dans sa direction. A toute vitesse, cette fois, il passe au dessus de nous et disparaît.

 Le soir tombe et je dis à Dany : Cette fois, c'est râpé, il est trop tard, il ne reviendra pas avant demain ! Il faut s'installer pour passer la nuit ici !

 21 heures, la brume s'est maintenant transformée en une bruine très compacte. Nous enfilons nos ponchos, fermons bien nos sacs à dos et les recouvrons du rabat hermétique.

Un contre l'autre, serrés sur notre plate forme étriquée, on se recroqueville sous nos ponchos, adossés à nos sacs.

Une profonde lassitude m'envahit et je m'endors très vite.

 

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