ETAPE 4

Marcher, c'est retrouver son instinct primitif, sa place et sa vraie position, son équilibre mental et physique. C'est aller avec soi, sans autre recours que ses jambes et sa tête. Sans autre moteur que celui du cur, celui du moral. (Jacques Lanzmann - Ecrivain et parolier 1927-2006)

Jeudi 3 août 2006 Besse-en-Chandesse (1020 m)-Compains (995m) 20 Kms

Je me réveille et je regarde ma montre. Nous sommes le 3 août et il est sept heures. Je n'entends plus le crépitement de la pluie. Je me lève et me glisse entre la tenture et la fenêtre. Avec soulagement, je constate que la pluie a cessé mais surtout l'orage semble être définitivement passé. Si une longue voûte brumeuse et grisâtre subsiste sur les montagnes environnantes, heureusement il y aussi à l'aplomb de Besse de grands pans de ciel bleu.

 

Au hameau d'Olpilière, Dany donne du pain à deux gentils équidés

La vue donne sur des prés entrecoupés de haies qui s'étirent jusqu'aux pieds des collines. Ces collines sont constitués de puys qui ondulent et forment un horizon peu éloigné. Excepté ces près et ces puys, j'aperçois aussi, sur la gauche du chambranle, deux ou trois villas du hameau d'Olpilière dans le panorama.

Je reste là pendant de longues minutes à observer un chat qui chasse dans le pré sous la fenêtre. Il s'immobilise et avec la plus grande patience reste à l'affût devant ce qui doit être un terrier. De temps à autre, il lève la tête vers la fenêtre, me regarde avec étonnement et curiosité puis il reprend sa position de prédateur et pas un poil de ses moustaches ne bouge. Il attend avec persévérance son petit déjeuner : Un mulot ou peut-être une musaraigne.

Dany se réveille et me sort de la torpeur dans laquelle je suis plongé.

-On va déjeuner ?

-Pourquoi, toi aussi tu as faim ?

-Pourquoi, tu n'as pas faim toi ?

-Oui, il semble que tout le monde ait faim ce matin !

 

Sur le G.R.30, d'étranges pierres creusées de signes mystérieux et cabalistiques

Effectivement, tout le monde a l'air d'avoir faim ce matin car la véranda de l'hôtel est déjà bien remplie. Les touristes, les cyclistes du Paris-Corrèze, leurs entraîneurs, des journalistes, tout le monde s'affère autour du buffet du petit déjeuner. Seuls, les techniciens ne mangent pas, trop occupés qu'ils sont à régler les vélos de leurs champions sur le parvis de l'hôtel.

 

Nous quittons Besse-en-Chandesse et nous voyons le village s'éloigner

Neuf heures, avant d'aller faire des achats, nous libérons la chambre mais laissons nos sacs à dos dans la grande salle de détente car le G.R.30 passe devant l'hôtel. Nous descendons ensuite en direction de la ville vers un supermarché tout proche pour faire quelques emplettes pour le pique-nique du midi. En effet, aujourd'hui, il faut se charger de nourriture dès le départ car sur ce parcours jusqu'à Compains, à part un restaurant au bord du Lac Pavin, il n'y a aucune autre possibilité de ravitaillement. Par contre, plusieurs lacs sont au programme du G.R.30 et l'on entre dans des zones dites humides constituées de marais, d'étangs, lacs et autres tourbières, si nombreuses dans les montagnes d'Auvergne. Sur ce tronçon, nous devrions découvrir plusieurs des " petits cailloux déposés par notre Petit Poucet ". Dans l'ordre d'apparition dans le paysage : les lacs Estivadoux, Pavin et Montcineyre. Et si nous avons le temps, le beau temps et des jambes vaillantes nous pourrions voir le lac de Bourdouze, étang tourbeux à environ deux kilomètres du G.R. soit quatre bornes supplémentaires à parcourir et sur la fin le lac de Chaumiane également hors G.R, mais beaucoup moins éloigné.

 

Du G.R.30, panorama sur Besse-en-Chandesse et le Puy de Pertuysat (1.304m)

Neuf heures trente, nous sommes enfin en route. Nous sortons de l'hôtel, empruntons la route asphaltée qui part en direction du hameau d'Olpilière. Nous évitons les bas-côtés de crainte d'écraser les gros escargots que la pluie a réveillé et qui parsèment le sol. Nous n'avons pas encore fait deux cent mètres qu'il faut déjà s'arrêter. Dany vient d'apercevoir dans un enclos un cheval et un âne et il faut à tout prix leur donner à manger. Heureusement, j'ai tout prévu et j'ai emporté avec moi un gros morceau de pain que j'ai chapardé au petit déjeuner. Au moment où j'ouvre mon sac, je constate que Dany a eu la même idée que moi et elle, aussi, sort de son sac à dos un gros morceau de pain. Dociles, les équidés viennent vers nous sans crainte, pour le pain bien sûr, mais aussi pour les caresses.

 

Des vaches se promènent dans l'épaisse forêt de la Montagne de Fraux

Par la droite, nous quittons l'asphalte pour un large chemin pierreux qui grimpe à travers les prés. Ce sont les mêmes près que j'apercevais ce matin de la fenêtre de l'hôtel et j'ai une vision complètement inversée puisque j'aperçois nettement la façade de l'hôtel devant Besse-en-Chandesse qui s'éloigne dans le paysage. Sur plusieurs dizaines de mètres le G.R.30 est maintenant bordé d'étranges pierres sculptées et creusées de signes mystérieux et cabalistiques. Au pied du Puy du Pertuysat (1.304 m), le sentier tourne en angle droit et entre dans la forêt de la Montagne des Fraux (1.302 m). En plein centre de cette forêt, nous sommes surpris de rencontrer un grand troupeau de vaches qui circule. Nous leur laissons la priorité car elles semblent, elles aussi, parcourir le G.R. mais dans le sens inverse au nôtre. Puis nous sortons du bois au Lac Estivadoux. De là où l'on se trouve, il s'agit d'une petite nappe d'eau, sans grand intérêt photographique, car envahi en grande partie par des tourbières. Quelques vaches sont là au bord du lac à tremper leurs sabots au milieu des joncs.

Nous passons plusieurs barrières d'estives et arrivons en surplomb du majestueux Lac Pavin (1). Malheureusement, il n' y pas vraiment de belvédère et la vue sur ce splendide lac bleu se fait à travers les nombreux feuillus et conifères qui l'enveloppent.

(1) Le Lac Pavin est un lac d'origine volcanique situé sur la commune de Besse-et-Saint-Anastaise communément appelée Besse-en-Chandesse. Situé à une altitude de 1.197 m, il s'est formé dans le cratère d'un ancien volcan, c'est ce que l'on appelle un maar. De forme presque parfaitement circulaire, il a un diamètre de 750 mètres, une profondeur de plus de 92 mètres, ce qui en fait le plus profond d'Auvergne. Sa superficie est de 44 ha environ. Il est d'origine très récente contrairement au massif des Monts Dore. Il semble qu'il se soit formé à la fin de la période d'activité volcanique qui a créé la Chaîne des Puys, soit il y a environ 6.000 ans. Par temps clair, le ciel bleu se reflétant dans l'eau, il est presque bleu-nuit, avec les pâturages et les forêts qui l'entourent, cela donne un paysage splendide. C'est le seul lac méromictique de France, c'est-à-dire qu'une partie de ses eaux n'est jamais brassée. On peut néanmoins y canoter à loisir et y pêcher des truites et des ombles chevaliers. Par contre, par temps d'orage, ses eaux profondes apparaissent très sombres et inquiétantes, ce qui lui a sans doute valu son nom de Pavin qui viendrait de pavens = épouvantable. Il a toujours fasciné les hommes, c'est pourquoi de nombreuses légendes l'entourent et notamment celle de Lucifer : Il y a bien longtemps, bien avant les hommes, Dieu fut irrité par l'insolence de Lucifer. Il créa alors l'Enfer et l'y précipita avec tous les anges révoltés. Le temps passa. Dieu calma sa colère et créa l'Homme. Tout était bien. Sa grande satisfaction ne lui fit pas oublier pourquoi il avait enfermé Lucifer, mais les lamentations de ce dernier le poussèrent à faire une trêve. Il lui permit de faire quelques trous dans l'écorce terrestre afin de pouvoir observer le ciel. Mais Lucifer n'avait pas perdu son arrogance et perça la Terre de part en part en formant des volcans aux laves rougeoyantes. Dieu n'apprécia pas cet affront et recouvrit la Terre de glace pour calmer ce brasier et reboucher les trous creusés par Lucifer et son armée. Vaincu, Lucifer retourna sous Terre et pleura de colère. Comme il craignait que ses larmes n'éteignent le brasier de l'Enfer, il fit en sorte qu'elles s'échappent par les fissures d'un volcan. C'est ainsi que le lac Pavin fut rempli des larmes de Lucifer. On raconte que les arbres y gardent un peu de la nuit éternelle et empêchent le ciel de s'y refléter. Il y a même des rochers amoncelés que l'on appelle la " Chaise du Diable ".

 

Nous passons des barrières d'estives et arrivons en vue du majestueux Lac Pavin

Pour prendre des photos et découvrir le lac, cette vision trop restreinte ne me convient pas et je décide de descendre vers la rive, là où se trouve le restaurant. Dany n'est pas trop d'accord car il y a huit cent mètres de descente et évidemment de remontée pour poursuivre notre itinéraire. Mais j'insiste tellement qu'elle finit par accepter et vraiment elle ne le regrette pas. Au fur et à mesure que l'on descend, le lac devient plus beau, plus éblouissant et d'une limpidité étonnante quand on arrive en surplomb des berges.

Midi, après de nombreux arrêts dans une descente peu évidente, nous sommes au bord du lac où les badauds sont très nombreux. Il est vrai, que le décor est exceptionnel. Le lac Pavin entouré de sapins et d'épicéas est étincelant et sombre à la fois. Le ciel parfois bleu et parfois gris qui se reflète dans ce puits noir crée un fantastique kaléidoscope de couleurs.

 

Nous admirons le splendide lac Pavin

Midi et demi, nous sommes remontés et déjeunons tranquillement sur l'herbe en bordure du G.R.30. Mais rapidement, le temps semble vouloir se gâter aussi nous ne traînons pas trop car Dany est frigorifiée. Nous côtoyons le Puy de Montchal (1.407m) longeons des bois, entrons dans la Forêt des Fraux puis arrivons enfin sur un immense plateau herbeux où la vue porte très loin en direction du Cézallier.

 

Images du lac Pavin

Sur notre gauche, j'aperçois à distance le Lac de Bourdouze mais je n'envisage pas une seconde d'y aller car Dany a très froid et semble déjà bien fatiguée. En compagnie de plusieurs randonneurs, nous descendons, au milieu des pâturages et des zones humides, dans la plaine de Montcineyre en direction du puy boisé du même nom. Nous passons en bordure d'un petit étang de barrage, longeons une forêt de sapins puis quand nous arrivons au pied du puy, une partie du lac apparaît à notre regard. Sous un ciel très gris, le lac de Montcineyre (2) se révèle moins lumineux que son voisin le Pavin. Malgré cela, nous stoppons quelques minutes pour finir notre casse-croûte. Puis nous repartons en continuant le chemin d'où nous venions. Le sentier contourne le puy par la gauche et traverse une dense forêt. En fait, à la fin de la journée, en compulsant ma carte IGN, je constate que si le topo-guide dessine cette version du chemin, il propose dans le texte et comme ma carte IGN, le bord du lac par la droite du puy.

(2) Le Lac de Montcineyre est un lac de barrage volcanique fermé par le cône boisé de Montcineyre. Comme son voisin le lac Pavin, il est relativement jeune et avec ses 6.000 ans, il fait partie des derniers-nés des volcans d'Auvergne. Il doit son nom du latin " Mont Cineris ", le mont des cendres. Ses eaux qui s'infiltrent dans les laves alimentent la Couze de Valbeleix. Situé à 1.182m d'altitude, il a une superficie de 38 ha. et une profondeur de 18m. La pêche, la baignade et le nautisme y sont interdits.

 

Parfois le G.R.30 traverse des propriétés privées qu'il faut respecter

Mais peu importe car les deux pistes se rejoignent et l'agréable chemin longe le bois de Montcineyre, continue dans les pacages de Cache-Broche et laisse sur la gauche le hameau de Paro Blanche. Enfin le G.R.30 parvient au dessus du très beau village de Chaumiane que l'on découvre blotti dans une anfractuosité de la vallée. Dany est de plus et plus gelée au point qu'elle a mis deux pantalons et des chaussettes en guise de gants. Aussi quand me vient l'idée de grimper sur un monticule pour prendre une verdoyante photo du hameau avec son lac en arrière-plan, elle préfère m'attendre au bord du chemin car ses articulations commencent sérieusement à la faire souffrir.

 

Au milieu des zones humides, le puy de Montcineyre apparaît dans le paysage

Avant Chaumiane, le large sentier tourne à gauche à travers des murets de pierres sèches. A l'approche de Compains que l'on distingue au fond de la vallée de la Couze de Compains, le chemin longe la lisière d'une hêtraie puis dévale au milieu des fougères dans un sombre sous-bois. Quand il arrive à Compains, il n'est plus qu'un simple couloir très étroit au cur de hautes murettes moussues.

Il est 16 heures quand nous aboutissons sur la D.26 à l'entrée du village. Nous partons vers le centre et très facilement nous trouvons l'hôtel restaurant " Les Diablaires ". L'hôtel, belle bâtisse de caractère traditionnel est là au carrefour où les D.26 et 36 se croisent.

 

Dans la plaine de Montcineyre en direction du lac et du puy du même nom

Par la première porte qui s'offre à nous, nous entrons dans l'hôtel. En fait, il s'agit d'un café qui fait aussi office de hall d'accueil pour l'hôtel, d'épicerie, de marchand de journaux, de tabacs, de boulangerie, de restaurant, de salle de réunion. Il y a un monde fou et avec nos gros sacs à dos, tant bien que mal, nous tentons de nous faufiler pour manifester notre présence auprès des propriétaires.

 

A lac de Montcineyre, il ne fait pas beau mais nous sommes heureux de marcher

 

Dany est frigorifiée au Lac de Montcineyre puis après le puy du même nom

De loin, une jeune femme nous hèle :

-Que voulez-vous ?

-Bonjour, Monsieur et Madame JULLIEN, nous avons réservé une chambre pour ce soir!

Et là, grosse angoisse.

-Non c'est impossible, nous n'avons plus rien !

-Vous devriez tout de même vérifier car la réservation est ancienne.

-Je vais voir !

Au bout d'un moment, elle revient, semble contrariée et dit d'un ton sec et qui paraît désagréable :

-C'est exact, nous avons bien une réservation en demi-pension ! Mais il va falloir attendre un peu que l'on vous prépare une chambre !

 

Juché sur un monticule, je photographie Chaumiane avec son lac en arrière-plan

 

 

Nous arrivons à Compains et trouvons rapidement l'hôtel " Les Diablaires "

J'avoue que cette réception plutôt froide et inattendue nous laisse perplexes et nous devons " tirer la gueule " car un long silence s'installe. De mon côté, je ne sais pas pourquoi mais le cadre sombre et austère de ce bar me rappelle étrangement " l'Auberge des Thénardier ". Aussi, comme je ne suis pas à mon aise au milieu de ce tohu-bohu, je dis à Dany : Viens à va attendre dehors !

Je demande de quel côté sera la chambre et l'on nous indique de l'autre côté de la maison sans vraiment prendre la peine de nous y accompagner.

 

Dany, sur les escaliers de la belle église romane de Compains

Là, nous entrons dans une pièce tellement encombrée que nous hésitons à nous y installer. Un chien est là, prenant toutes les places assises, couché de tout son long sur le canapé. Au moment où je me prépare à le cajoler, la femme de chambre me dit : Non, je ne vous conseille pas de le caresser !

Décidément, j'appréhende de voir la chambre et les autres prestations à venir. Où sommes-nous tombés chez les Diablaires ou les Diablesses ? Cet hôtel c'est pas l'Auberge Rouge au moins ? Et ce chien, j'espère que ce n'est pas celui des Baskerville ?

Nous ressortons de la pièce et sommes si harassés que l'on s'assied par terre au milieu de la rue, sous quelques gouttes de pluie, à attendre que l'on veuille bien nous délivrer la chambre.

Au bout d'une demi-heure, c'est chose faite. Est-ce la fatigue de la journée ou bien le temps maussade qui me tape sur les nerfs? Suis-je si irascible cet après-midi ? Mon imagination me joue-t-elle des tours ? Car oh surprise tout est irréprochable ! La spacieuse chambre mansardée est parfaite. Très coquette, les murs sont tapissés de très beaux tissus, il y a de la moquette et un grand et un petit lit. Il y aussi, une immense salle de bains avec une grande baignoire où nous pouvons enfin nous relaxer.

 

Promenade et détente dans Compains après une journée bien remplie

Vers 18 heures, nous partons visiter le minuscule village. Il y a, à Compains, une belle église romane, une très belle fontaine fleurie, une charmante mairie, une adorable et vieille école communale et quelques charmantes maisons rustiques dans la plus pure tradition architecturale auvergnate, pourtant en réalité, nous avons vite fait le tour. Mais une gentille chatte qui ressemble comme " deux gouttes d'eau " à notre petite Noxy occupe le reste de notre temps. Elle cherche constamment à se faire câliner, elle nous suit et se frotte contre nos jambes, se roule au milieu de la route pour se rendre intéressante. Elle est grosse et attends pour bientôt des petits chatons. Heureusement que nous sommes à pied car je crois que Dany l'aurait adopté sans hésiter.

20 heures, nous retournons au café pour le souper. Il n'a pas désempli et une bande de jeunes filles et de jeunes gens est là devant le zinc à picoler bières et pastis. La patronne nous installe au fond de la salle, nous propose une potée comme menu du jour mais d'un commun accord, nous choisissons une truffade que nous avions eu le plaisir de découvrir il y a quatre ans. Mais à cette table, on ne s'éternise pas, car la fatigue conjuguée à ce brouhaha incessant nous incite à écourter ce généreux repas et à rejoindre nos pénates le plus rapidement possible.

Par bonheur, notre chambre sous les toits est suffisamment éloignée de ce vacarme pour être complètement silencieuse. Dany étalée dans son grand lit bouquine un magazine pendant qu'allongé sur le petit, je marche au rythme des " Grands Chemins " de Giono.

Mais il faut penser à dormir car pour nous aussi, les " grands chemins " seront là dès demain : au bas mot, 20 kilomètres à parcourir de Compains à Egliseneuve d'Entraigues !

  

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