DES PAYSAGES EN COULEURS.....POUR QUATRE SOUS  

OU 6 JOURS SUR LE GR 70 

CHEMIN DE STEVENSON (1ere partie)

 24 juillet 2004 : 6eme étape de 12 kms.

La Bastide Puylaurent (1.024m) - Chasseradès (1.150m)

Extrait du livre " Voyage avec un âne dans les Cévennes " de Robert Louis Stevenson où il évoque son parcours vers Chasseradès :" Puis Modestine et moi remontâmes le cours de l'Allier (ce qui nous ramena dans le Gévaudan) vers sa source dans la forêt de Mercoire. Ce n'était plus qu'un ruisseau sans importance bien avant de cesser de le suivre. De là, une colline franchie, notre route nous fit traverser un plateau dénudé jusqu'au moment d'atteindre Chasseradès, au soleil couchant ".

Le lendemain matin, je me lève, à poils, comme à mon habitude depuis Le Puy car j'ai oublié mon pyjama. Il fait plutôt frais, j'ai des frissons dans tout le corps et, des pieds à la tête, j'ai la peau recouverte de " chair de poule ". Pourtant, il est fait relativement beau, mais nous sommes quand même à plus de mille mètres d'altitude et avec la fenêtre entrebâillée et un petit vent frisquet, la chambre est fraîchement aérée.

En ce samedi 24 juillet, j'avoue aussi avoir un " petit serrement au cœur ", car il s'agit de notre dernière journée de marche et je reconnais volontiers que je n'ai pas vu les jours passer. En plus, avec 12 kilomètres seulement, c'est l'étape la plus courte et pour en profiter pleinement, je suis bien décidé à musarder davantage que les jours précédents.

Dany se réveille, les yeux encore bouffis par le sommeil et les membres engourdis par sa polyarthrite. Heureusement, ça ne dure pas longtemps et elle part aussitôt se jeter sous la douche.

Panoramas sur la vallée de l'Allier et les montagnes d'Ardèche après La Bastide

Neuf heures, nous abandonnons " Les Genêts " après un frugal café au lait accompagné de tranches de pains grillées et tartinées de beurre et de confitures. Sur la placette du village, nous retrouvons " Monsieur Speed " et sa frêle compagne. Ils semblent trépigner en attendant l'ouverture de la principale épicerie du village. Nous sommes sidérés quant ils nous annonçent qu'ils ont dormis et mangés hier soir chez les moines trappistes de Notre-Dame des Neiges et qu'ils ont démarré de là-bas ce matin. En outre, hors mis la parfaite qualité de la literie, ils n'ont pas l'air de garder un souvenir impérissable de l'illustre abbaye. Décidément, nous nous posons la question, randonnent-ils ou font-ils une course ? Nous ne sommes pas certains qu'ils profitent complètement de leur voyage.

Après quelques courses chez l'épicier et le boulanger, nous prenons en sens inverse, l'itinéraire emprunté hier pour entrer dans La Bastide. Le petit pont sur l'Allier, la gare, la voir ferrée et nous retrouvons le G.R.70, qui cette fois, part sur le gauche vers l'ouest. Nous montons par un large chemin d'exploitation forestier d'abord sinueux puis rectiligne quant il longe la lisière de la forêt sur notre droite et surplombe les Gorges de l'Allier sur notre gauche. Bien au dessus de nous, pas plus grands que deux fourmis, nous apercevons au loin " Monsieur et Madame Speed " qui ont pris une confortable avance, cela malgré qu'ils aient quitté La Bastide quelques minutes avant nous seulement. Eux marchent vite, et nous, nous traînassons comme jamais. L'écart se creuse et nous ne les reverrons jamais. Pourtant quel spectacle en montant, le regard plonge dans la verte vallée de l'Allier et domine à l'est les montagnes ardéchoises et vers le sud, les sommets du mont Lozère. Le tout baigne dans le léger halo d'une brume gris bleu qui, en altitude, laisse peu à peu la place à un ciel bleu azur.

A l'aire de pique-nique de La Mourade, point culminant de notre périple à 1.332 m.

Voilà plus d'une heure et demi que nous avons quitté La Bastide et c'est sous un ciel vidé de tous nuages que nous arrivons à La Mourade, point culminant de notre randonnée. A cet emplacement, mon GPS indique 1.332 mètres.

Un vent violent et froid nous oblige pour la première fois à revêtir nos polaires. Quelques tables de pique-nique sont là au milieu de jeunes pins sur un large plateau fait de genêts denses et de quelques genévriers rabougris. Nous stoppons pour une pause café opportune et mangeons quelques barres de céréales. Une fois de plus, le retardateur de mon appareil fonctionne à merveille et je fixe pour l'éternité ce bon moment de notre ultime journée.

Près du légendaire rocher de Réchaubo et non loin de la source de l'Allier

Après cet intermède, la piste est maintenant sableuse et se faufile à travers des prairies ou un épais maquis sur la ligne de crête. Il est midi et demi quand nous arrivons au panneau mentionnant l'entrée dans la " Forêt Domaniale de la Gardille ", indication déjà aperçue hier après Cheylard, mais c'est normal car cette forêt est immense. Nous entrons dans la forêt, mais arrêtons aussi vite car sous d'immenses sapins, une herbe verte et tendre ne demande qu'à être couchée. Le repas se déroule dans un silence stupéfiant, seulement entrecoupait de temps en temps par le chant d'un oiseau ou l'aboiement d'un chien dans le lointain.

Henriette et Martine passent sur le chemin, nous les interpellons et avec leurs sourires coutumiers, elles s'arrêtent pour papoter. Les questions rituelles fusent :

-Où étiez-vous passées ?

-Nous étions à La Bastide à l'Auberge de l'Etoile?

-C'était sympa ?

-Ouais, c'était bien et vous ?

-Nous étions aussi à La Bastide mais aux " Genêts ", où êtes-vous ce soir ?

-Dans une chambre d'hôtes à Chasseradès, et vous ?

-A l'hôtel Les Sources à Chasseradès. On se reverra peut-être ?

-Peut-être !

Elles repartent pour trouver un coin où déjeuner. Le silence reprend sa place et nous encourage à faire une petite sieste.

Nous somnolons mais quelques fourmis ne l'entendent pas ainsi et décident de trottiner sur nos jambes ou nos bras dénudés. C'est tellement désagréable, qu'elles finissent par avoir gain de cause et nous sommes contraints de décamper plus vite que prévu.

A Chabalier, Stevenson déguisé en gentil épouvantail avec une Modestine de bois

La piste descend dans la forêt en direction de Chabalier. A une intersection, le G.R part sur la gauche et sur la droite, un autre chemin indique le " Rocher de Réchaubo ".Je propose à Dany d'y aller car je me souviens avoir lu sur le topo-guide une étrange histoire légendaire de voleurs qui cachaient leurs butins et leurs trésors dans les nombreuses cavités de ce rocher. En plus, je ne suis pas un spécialiste des minerais mais je me souviens avoir lu qu'il présente une originalité certaine.

Je relis donc le topo-guide : " Cette crête déchiquetée, c'est en miniature les " Dentelles de Montmirail " du Vaucluse. Le rocher est un filon rhyolitique, injecté de quartz, apparu à la faveur d'une faille appartenant à l'orogenèse hercynienne, c'est-à-dire, il y a au moins 300 millions d'années ".

Les spécialistes apprécieront ! Nous, nous allons nous contenter de l'approcher.

Du chemin, il nous apparaît comme un simple roc très dentelé. J'ai bien envie d'y aller mais Dany pas trop car il faut marcher dans la garrigue et la caillasse. Je n'insiste pas trop et me contente d'une photo depuis le sentier car j'ai le vague sentiment que Dany a surtout peur de rencontrer des vipères.

Pas très loin d'ici, à quelques kilomètres, un long fleuve de 410 kilomètres, pas toujours tranquille, prend sa source au Moure de La Gardille, il s'agit de l'Allier qui passe à Chabalier que nous venons d'atteindre.

Pour nous indiquer le chemin, un habitant a eu la bonne idée de travestir Stevenson en un gentil épouvantail à côté d'une Modestine de bois. Nous ne manquons pas cette opportunité pour prendre une amusante photo. Après un pont qui enjambe l'Allier qui n'est ici qu'un éphémère ruisselet, le chemin erre à travers d'agréables vallonnements boisés de résineux puis en approchant de Chasseradès parmi de nombreux champs d'avoine.

Epilobes et champs d'avoine avant Chasseradès puis visite du village.

Il est 15 heures, Dany décide de faire une pause. Dans un pré à mi-ombre de quelques bouleaux, il ne nous faut pas plus d'une minute pour préparer deux cafés avec un thermo d'eau chaude et deux sachets que nous agrémentons de quelques biscuits et de pain d'épices. Dans cette escapade de plus de 120 kilomètres, c'est certainement notre dernier interlude et avant d'en terminer, nous éprouvons le besoin d'en jouir totalement. Allongés dans le champ, pareils à deux gros lézards, nous profitons des tièdes rayons du soleil qui perforent les branchages.

Nous avons repris le sentier depuis moins d'une minute et à une intersection, nous sommes très surpris de constater qu'un panneau indique la gare de Chasseradès à une centaine de mètres. Sommes-nous déjà arrivés ? Il apparaît que oui, car la gare est rapidement en vue, mais le village, lui, semble beaucoup plus éloigné.

Sur une aire de pique-nique, à l'intersection du G.R et de la D.6, Martine et Henriette ont eu la même idée que nous et ont stoppé pour un précoce " quatre heures ". Nous échangeons quelques amabilités puis repartons sur la départementale à la recherche de notre hôtel que très rapidement nous trouvons sur la gauche de la route bien avant Chasseradès. Il s'agit d'une ample demeure adossée à un bois dans un cadre frais et reposant.

La chambre est spacieuse et ne donne pas sur la route. Comme il est tôt, nous comblons ce moment de détente par un peu de lecture.

Je termine " Voyage avec un âne dans les Cévennes ", que j'ai pris plaisir à lire au rythme des étapes. Maintenant, je les brûle, je saute par-dessus les montagnes cévenoles, je plonge dans les ravins et les gorges du Tarn. Et si dans la réalité, nous ne sommes qu'à Chasseradès, dans mes pensées ou dans mes rêves, je ne sais plus très bien, je finis par arriver avec Stevenson et Modestine à Saint-Jean du Gard.

Dany me sort de cet état léthargique où je m'étais englouti :

-On va se promener ?

-Euh ….quoi ? Où ça ?

-Au village !

Eglise Saint-Blaise à Chasseradès et viaduc et village de Mirandol

Equipés d'une simple gourde d'eau fraîche, nous voilà repartis, une fois de plus, pour quelques kilomètres supplémentaires. Visite du sympathique village que Stevenson en 1878 décrit en ses termes : " Chasseradès, village délabré entre deux rangées de collines dénudées ".

Cent vingt six ans plus tard, ce n'est plus tout à fait ça. Les maisons du village et l'église Saint-Blaise ont été superbement restaurées. Les monts de tous côtés sont recouverts d'émeraudes futaies et Chasseradès est devenu un hameau agréable et très apprécié des touristes.

Dany sous le viaduc de Mirandol

Nous poursuivons le G.R.70 en direction du viaduc de Mirandol et apercevons rapidement le village blotti entre le viaduc et les gorges du torrent du Chassezac. Dans la descente vers le hameau, nous surprenons une vipère qui s'empresse de filer dans la paroi argileuse de la colline. Arrivés aux premières maisons, nous trouvons nos deux amies Martine et Henriette occupées à s'installer dans une vieille habitation transformée en une magnifique chambre d'hôtes. Dany est tellement emballée par le cadre qu'elle me dit aussitôt : " Si on revient l'année prochaine, c'est ici que je veux être ! ".

Nous laissons nos compagnes de voyage vaquer à leurs occupations car ce soir nous aurons le plaisir de les revoir aux " Sources " pour le souper.

Nous passons sous le viaduc qui présente la particularité de se situer à 1.215 mètres d'altitude et d'être ainsi la deuxième voie ferrée le plus haute de France après le Transpyrénéen. D'ailleurs, de retour vers l'hôtel, sur la route qui longe l'impressionnant canyon du Chassezac, nous apercevons le train qui passe à bonne allure sur le viaduc puis dans un long tunnel en béton. Malgré de multiples précautions, pare-neige en bois, tunnels anti-congères en béton, la ligne ferroviaire Mende-La Bastide reste en hiver une des voies les plus perturbées de France. En contrepartie, elle est, bien sur, l'une des plus pittoresques. D'ailleurs, si nous devons revenir à Chasseradès l'année prochaine, nous avons déjà décidé que nous prendrions le train.

 

Dany devant l'hôtel des Sources à Chasseradès

Vingt heures, nous sommes dans la véranda de l'hôtel et profitons encore des derniers rayons d'un soleil rouge qui décline en face sur la verte colline du Goulet dans un ciel qui hésite entre le bleu, le rose, le mauve et le jaune.

En regardant ce spectacle, je repense à ce qu'écrivait merveilleusement bien Stevenson : " J'avoue aimer une forme précise là où mes regards se posent et si les paysages se vendaient comme les images de mon enfance, un penny en noir, et quatre sous en couleurs, je donnerais bien quatre sous chaque jour de ma vie ".

A cet instant précis, je me dis que moi aussi, je donnerai bien quelques euros chaque jour de ma vie pour que mon regard se pose sur de tels paysages en couleurs.

 Henriette et Martine arrivent. La première est châtain, d'une grande candeur naturelle, timide et réservée, la deuxième est brune avec un charme spontané et un sourire enjôleur. Malgré ces différences, une vraie amitié est née quant elles se sont rencontrées par hasard sur le Chemin de Saint-Jacques de Compostelle, il y a quelques années. Depuis, elles randonnent ensemble chaque été. Très gentilles toutes les deux, elles tiennent absolument à nous payer l'apéro avant de passer à table car nous leur avions offert à boire sur la terrasse ensoleillée du Refuge de Moure.

 Après l'apéritif, le souper se poursuit dans une atmosphère chaleureuse et amicale. Mais dans les conversations, nous percevons néanmoins beaucoup de pudeur et le désir de ne pas se dévoiler complètement aux premiers venus. Nous apprécions leur compagnie car pour nous, cette discrétion naturelle est le signe d'une grande simplicité et de qualités humaines indéniables.

 Il se fait tard, les serveuses sont là à attendre que nous quittions la table. Je monte dans la chambre chercher la carte bancaire pour régler la bouteille de vin d'Ardèche que nous avons tous apprécier. J'en profite pour redescendre avec l'appareil photo et immortaliser cet instant d'amitié.

 

 Dany avec Martine et Henriette, nos charmantes amies du " Stevenson "

Maintenant, il est l'heure de se quitter. Nous n'aurons plus le plaisir de nous dépasser à tour de rôle sur les chemins. Demain, pendant qu'elles continueront à bourlinguer en direction de Saint-Jean du Gard, nous repartirons en taxi vers Le Puy. Au regard de cette amère perspective et des excellents moments que nous avons passés pendant six jours sur le G.R.70, nous avons la gorge un peu nouée par cette triste séparation. Mais pourquoi se le cacher, nous les envions surtout d'avoir la chance de poursuivre le " Stevenson ".

Au delà de cette mélancolie, il y a donc dans nos têtes, cette envie folle de perpétuer ce périple jusqu' à son dénouement…. Qui sait, l'année prochaine, nous partirons, peut-être, nous aussi de Chasseradès pour découvrir de nouveaux paysages en couleurs…. pour quatre sous….

   

Le parcours réalisé en 1878 par Robert Louis STEVENSON(*)

 

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