3eme étape : Lajoux (alt.1180m)-La Cure (alt.1150 m) (20km).

Mercredi 30 juillet 2003

 

(Extrait de : La Maison Clément, poème d'Henri Marandin)

 

Goûte aux pulpes fruitées, aux croûtes bien moelleuses

Des fromages de France aux pâtes savoureuses

Délices des gourmets, élixirs de santé

Déguste-les avec le Pupillin rubis

Le Jaune de l'Etoile, l'Arbois rosé joli

La gaîté dans les yeux, dans le cœur la Comté.

 

Nous avons dormi plus qu'à notre habitude. Le petit déjeuner est servi à partir de 8 heures, nous ne sommes pas pressés. Après la toilette, je soigne mon pied gauche endolori. Grâce au spray que j'ai passé hier, aucune cloque n'est apparue, mais la plante du pied est rouge. Ce matin, j'ajoute par-dessus le spray, un large pansement de sparadrap.

Nous rangeons nos bagages et écoutons distraitement les infos à la télé.

Il est 8h30 et par la D.436, nous nous éloignons de Lajoux. Nous voulions visiter le " Grenier Fort " (1) mais il est encore trop tôt.

 

 Nous quittons Lajoux vers le " Circuit de La Vigoureuse "

 

(1)Le Grenier Fort est une petite bâtisse renforcée que les paysans construisaient à côté de leur ferme, à l'opposé des vents dominants pour éviter les flammèches en cas d'incendie. Les fermiers y emmagasinaient tous leurs biens essentiels (récoltes de grains, titres de propriétés et documents importants, habits, coffres, matériels agricoles, etc.…). Dans une cave voûtée on conservait au frais, les légumes, les semences et les autres produits de consommation nécessaires pendant les longs mois d'hiver. Ces précautions étaient indispensables car les incendies étaient très fréquents. En effet, le bois était abondamment utilisé à la fois pour les constructions mais aussi pour le chauffage et la cuisson des aliments. Compte tenu de l'isolement des fermes, les paysans ne devaient compter que sur eux-mêmes pour survivre en cas de d'incendie. Aucun secours extérieur n'était à espérer.

A la sortie du village, nous prenons à droite et arrivons à un carrefour pédestre balisé, nous empruntons une petite route goudronnée indiquant " Circuit de la Vigoureuse ". Tout en montant, nous regardons Lajoux s'éloigner puis disparaître derrière quelques très beaux chalets. Nous suivons maintenant un balisage bleu en direction du " Crêt de la Vigoureuse " et arrivons par un large chemin, peu de temps après à un nouveau carrefour " Chez Gauthon ". Là, quelques vaches peu effarouchées viennent à notre rencontre et semblent nous montrer le chemin en tournant vers notre gauche.

En effet, près d'une petite ferme, d'autres vaches broutent paisiblement une herbe bien grasse et ce n'est pas sans difficulté que nous trouvons dans ce pré et sur quelques rochers, les traces bleues qui montent vers le sommet du crêt.

 

 

 Sur le chemin du " Circuit La Vigoureuse --------------------Les vaches nous indiqueraient-elles le chemin ?

 Nous arrivons au " Crêt de la Vigoureuse " qui culmine à 1347 mètres. Grâce à un temps magnifiquement clair, la vue sur les Monts du Jura est extraordinaire. Je m'évertue à faire fonctionner le retardateur de mon appareil photo, pour que Dany et moi-même soyons sur un même cliché, mais sans résultat.

 

Arrivée au magnifique sommet du " Crêt de Vigoureuse "

Nous redescendons à travers bois et retrouvons très facilement le sentier que nous avons quitté pour monter au sommet. Au lieu-dit " La Balise ", nous tournons à gauche comme indiqué sur le topo et arrivons sur une route en bitume où nous retrouvons nos deux " hollandais " qui semblent eux aussi complètement " perdus ". Je jette un coup d'œil sur leur carte IGN et constate que le parcours de la journée n'est pas tout à fait le même que le nôtre, du moins au départ de Lajoux.

Nous sommes au lieu-dit " La Burdine " au lieu d'être à " La Balise d'Amont ". A la " Balise ", il fallait prendre tout droit au lieu de tourner à gauche.

Ce n'est pas bien grave, car de toute manière, nous devions rejoindre cette longue piste forestière goudronnée qui est en réalité le GR.9 et qui traverse la Forêt du Massacre (1).

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François 1er-

(1)Cette forêt anciennement " de La Frasse " fut nommée " du Massacre " car elle évoque le tragique destin de quelques 600 mercenaires italiens commandés par le condottiere romain Renzo de Céry qui, envoyés par François 1er pour secourir la Ville de Genève assiégée, furent anéantis en 1535 par les armées ennemies de Charles III, Duc de Savoie, commandées par le vaillant Baron de La Sarra (La Sarraz).

Il faut savoir qu'un an auparavant, les armées de François 1er commandées par François de Mombel, seigneur de Véray avaient déjà été défaites et mises en déroute à Gex par ce même baron de la Sarra pratiquement au même endroit et pour le même motif : venir en aide aux Genevois.

Après cette nouvelle défaite, François 1er avait donc un esprit de revanche exacerbé contre Charles III, d'autant qu'il prétendait depuis fort longtemps à la souveraineté de tous les états de la maison de Savoie, au nom des droits de sa mère Louise de Savoie.

Pour mieux comprendre ce massacre pour libérer la cité de Genève, il faut resituer cette histoire dans son contexte historique :

Quelques années avant….

Le royaume de France est gouverné par François 1er qui est le beau-frère de Charles-Quint, souverain d'un immense empire incluant entre autres l'Espagne, les Pays-Bas, l'Autriche, l'Allemagne et de nombreuses petites régions comme la Franche-Comté par exemple. Cette puissance impériale est vulnérable car en proie à d'importantes factions religieuses.

Depuis 1526, et malgré leurs liens familiaux, les deux hommes se détestent, se livrent des guerres sans merci pour étendre leurs territoires et leurs pouvoirs respectifs. En 1529, les armées de François 1er s'embourbent en Italie puis décimaient par le choléra finissent par perdre la guerre.

La " Paix des Dames " est signée le 3 août 1529 à Cambrai et met fin à la guerre. Depuis cet humiliant traité, signé entre Marguerite d'Autriche et sa mère, François 1er attend avec impatience que se terminent les six longues années de paix à laquelle l'avait contraint ce pacte.

Charles III, Duc de Savoie est aussi le beau-frère et le plus fidèle allié de Charles-Quint au sein de la Ligue d'Italie. Les deux hommes se veulent les défenseurs des catholiques et de l'église romaine. Ils veulent briser les velléités des protestants et des autres courants de pensée (anabaptistes, luthériens, calvinistes, etc.…).

En 1535….et quelques mois après…..

A cette époque où règnent de fortes dissensions religieuses et politiques, tous les souverains ont des rêves d'expansion en Europe et même parfois bien au-delà. Les passions religieuses engendrent l'anarchie dans de nombreuses régions d'Europe et notamment dans les cantons suisses.

Genève qui était considérée comme la capitale de la Haute-Savoie est investie par les Réformés (luthériens) est devient une république indépendante mais en majorité protestante. Le Duc de Savoie qui veut l'annexer depuis plusieurs années, considère cette main mise sur la ville comme un menace.

Fragile, Genève veut bien de l'aide de la France, mais ne veut pas perdre son indépendance et observe d'un mauvais œil, les répressions faites en France aux protestants.

La Franche-Comté appartient à l'empire de Charles-Quint et les communications et les accès pour atteindre le Pays de Vaud et la Suisse sont difficiles pour les armées françaises ce qui expliquent les deux défaites du Pays de Gex puis celle de la forêt du Massacre.

Les années suivantes…..

Malgré les convictions religieuses, les coalitions se font puis se défont au gré des intérêts personnels de chacun. Ainsi, dès 1536, François 1er s'allie avec Soliman, souverain de l'empire ottoman. Soliman est lui aussi est en conflit depuis de nombreuses années avec Charles-Quint. Avec son aide et celles de plusieurs cantons suisses, François 1er prend sa revanche et réussit à s'emparer de la Savoie et du Piémont. Mais cette alliance avec les Turcs et les protestants choque le monde catholique. En juin 1538, et après de terribles années de conflits, les deux clans n'ont plus d'argent pour financer leurs ambitions expansionnistes. François 1er et Charles-Quint signent une trêve à Aigues-Mortes et laissent derrière eux des millions de morts dans toute l'Europe.

Quelques années plus tard, les guerres reprendront entre les deux hommes mais la suite est une longue histoire…….

 

 

 En direction de la Combe de la Chèvre et de la forêt du Massacre

Sur les conseils de plusieurs vététistes et afin d'éviter la piste goudronnée, nous prenons à droite un autre sentier qui serpente au milieu d'une prairie jonchée de gentianes jaunes (1) et file en direction de la Combe de la Chèvre. Ce chemin suit parallèlement le GR.9. Au bout d'une heure de marche dans cette superbe clairière, nous laissons le chalet de la Combe de la Chèvre sur la droite et retrouvons le GR.9 non loin d'un carrefour " Le Goulet Carret ". Là plusieurs directions d'offrent à nous. Sur la droite, un premier chemin se dirige vers le " Crêt Pela ", plus haut sommet du Jura avec ses 1495 mètres, un deuxième part vers le refuge de la Frasse. Comme indiqué sur le topo, nous continuons le GR.9 à gauche en direction du Carrefour du Massacre.

 La piste est en asphalte mais agréable car nous cheminons en permanence au milieu d'une magnifique forêt d'épicéas ou de sapins. Ces épicéas columnaires de la forêt du Massacre sont réputés pour leur qualité qui convient parfaitement à la fabrication des tavaillons (2) et à la boissellerie en général. La croissance très lente de ces arbres donne au bois un grain très fin et offre aux luthiers, les meilleurs bois de résonance pour la fabrication des violons.

Il est 12 h, quand nous passons devant l'épicéa muté, dont la forme étrange de son tronc ramifié reste une énigme du massif jurassien.

 1) Les gentianes jaunes ou Grandes Gentianes sont de grandes plantes vivaces dont on se sert de la racine pour fabriquer certaines boissons alcoolisées dont la Suze et le Génépi.

 (2) Les tavaillons sont de petites tuiles de bois qui servent à la construction des façades de certains chalets.

 

 

Notre marche se poursuit sur le long GR 9 de la " Forêt du Massacre "

Nous décidons d'arrêter là pour un reposant pique-nique sur l'herbe. Nous nous régalons des excellents fromages et du saucisson achetés la veille à Lajoux.

13h 30, nous avons pris un peu de repos, il est temps de repartir. En bordure du chemin, nous complétons notre dessert en grappillant quelques fraises et framboises sauvages.

Nous passons devant le Chalet forestier du Massacre et peu de temps après, nous remarquons un grand panneau qui indique que nous arrivons dans une zone naturelle de protection du Grand Tétras dont il ne reste malheureusement qu'une vingtaine d'exemplaires dans cette forêt.

 Nous arrivons au Carrefour du Massacre mais suivons toujours le balisage rouge et blanc du GR.9 en direction des " Tuffes" que nous ne tardons pas à rejoindre. Les petits panneaux indicatifs sont conformes à la description du topo et après la " cabane des Tuffes ", c'est sans aucune difficulté que nous atteignons la table d'orientation du " Belvédère des Dappes ". De ce point de vue, un beau panorama s'offre à nous. Nous dominons la Station classée des Rousses et son lac, les pistes de ski des Jouvencelles, les alpages suisses et le village de La Cure que nous devons rejoindre.

 

 Arrivée au carrefour du Massacre puis au lieu-dit "Les Tuffes" 

 

Un magnifique panorama s'offre à nous au belvédère " Les Dappes "

 Nous descendons par une petite sente qui longe les pistes de ski des Jouvencelles, traversons un bois puis rejoignons un large pré qui dévale en direction d'une route en asphalte. Avant de l'atteindre, nous profitons de cet endroit pour prendre notre " cappuccino " quotidien, lorsque soudain nous entendons un grondement. Cela ressemble à un éboulement, mais le temps de nous retourner, deux chevreuils sortent de la forêt, foncent sur nous et font demi tour dès qu'ils nous aperçoivent. Je les vois détaler derrière les arbres où ils disparaissent. Quelques minutes plus tard, le grondement revient, plus sourd et nous avons le privilège de voir les deux chevreuils traverser la piste un peu plus haut à une vingtaine de mètres.

Après cet étonnant spectacle, nous descendons la piste, coupons la D.29 et par la D.25 (GR.5) entrons à La Cure et nous trouvons très facilement l'hôtel Franco-Suisse.

 

 

  Pause goûter près des " Jouvencelles " où nous apercevrons deux chevreuils

 17h 30, nous prenons possession de la chambre de cet étonnant hôtel dont une publicité dit : " Endormez-vous en France et réveillez-vous en Suisse ". En effet, une des chambres autorise un conjoint à dormir en Suisse et l'autre en France sans même faire lit à part.

Haut-lieu de la résistance pendant la guerre pour d'évidentes raisons stratégiques, l'hôtel a toujours bénéficié de l'attention des chefs d'états. A tel point, qu'il fut légalement baptisé " Principauté d'Arbézie " du nom de ses propriétaires, la famille Arbez. Avec ses 150 m2, elle est la plus " petite principauté du monde ".

 18h30, nous effectuons avec plaisir le rituel journalier : douche, vêtements propres, visite du village et retour à l'hôtel pour un réconfortant répit avant le repas.

 Bien qu'excellent sur le plan culinaire, nous sommes un peu déçus par le dîner fait d'une darne de saumon à la crème. Nous aurions préféré un plat plus typiquement jurassien. Le Côte du Jura blanc qui l'accompagne est lui à la hauteur.

 

 Hôtel Franco-Suisse renommé " l'Arbézie ", est la plus petite principauté du monde

 Avant de m'endormir, je repense à ce que disait Paul-Emile Victor, ami de longue date de la famille Arbez et fidèle habitué de cet hôtel :

''Je connais beaucoup de pays de rêve. Je vis dans l'un des plus connus : le lagon de Bora-Bora, la plus belle île du monde. Mais avant de m'y installer, j'en ai connu d'autres. Plus durs. Mais un pays de rêve doit-il être doux et caressant ? Il doit être ce que le rêveur, le poète qui est en chacun de nous, en fait. Pour moi, le Groenland, son désert de glace et les Esquimaux avec lesquels j'ai vécu, partageant leur vie est un pays de rêve. Aujourd'hui encore, au cours des dernières années de ma vie, si j'étais libre (on ne l'est jamais vraiment, sauf à vivre la vie d'un clochard ou de " routier "), je voudrais aller vivre une année avec eux, malgré le froid, la tempête, le nuit polaire.

Pour moi, l'Antarctique, son immensité sauvage et désertique, ses blizzards de fin du monde, ses montagnes vierges, non pas continent différent, mais autre planète ou rien n'est comparable à ce que l'on connaît du reste du monde, est un pays de rêve.

 Mais, il en est un autre qui, pour moi, s'enrichit de tout ce que la jeunesse peut apporter de souvenirs, d'émotions, de richesses. C'est un pays grand comme un minuscule îlot. Entourés de sapins noirs, qui sentent bon en été, les cyclamens, les buis, les rochers calcaires qui se prélassent au soleil, où chantent en hiver les pas dans la neige, les troncs des sapins qui sèchent dans les scieries, où soudain sort de la brume une buse ou un faucon, dont les plumes bruissent en vous frôlant. C'est un pays où les rêves prennent leurs sources, nombreuses, dans la terre et dans les hommes, rudes, les unes comme les autres. Mais chaleureux et affectueux, accueillant comme de vrais amis. Un pays où j'ai appris ce qu'étaient la fidélité et l'amitié. Mais aussi, un pays unique au monde probablement. Situé au creux des deux mains en coupe pour le protéger, pour le cajoler.

L'un est en Suisse, l'autre est en France. C'est " L'ARBEZIE ".

Je ne crois pas qu'il existe au monde un autre pays de rêve qui soit partagé en son milieu par une frontière aimable ; un autre pays au monde où, dans son cadre merveilleux, " dans la chambre d'en haut ", quand on est couché dans le grand lit accueillant, à gauche on est en Suisse, à droite on est en France.

 De quoi faire rêver les plus coriaces…. ''

 Préface de Paul-Emile VICTOR-Bora-Bora Mai 1989 pour le livre "L'Arbézie, l'insolite au quotidien " de Maryse Obez-Arbez.

 

 

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