6eme étape : Samedi 22 août 2009.

Saint-Laurent-de-Cerdans (724 m) - Amélie-les-Bains (232 m) 21,5 kms

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Les étoiles qui trouent la nuit du Vallespir, les étoiles qui jouent ne pourraient me guérir, seuls tes bras à mon cou… Extrait du roman " Le berger des abeilles ". Armand Lanoux (1913-1983) écrivain français.

 

LE PILON ET LA PUREE :

Avant de me mettre au lit, je suis resté longtemps, les bras croisés à regarder par la fenêtre ouverte. L'air était chaud et le ciel étoilé. Les montagnes étaient noires mais l'obscurité n'était que partielle. Dans cette nébulosité, quelques étincelles scintillaient dans les collines les plus basses. Une fine ligne de lumière au dessus du Mont Capell faisait comme une longue frise phosphorescente. Je me disais : c'est vers cette lueur que je partirai demain pour la fin du voyage. Mais dans ma tête, ces mots que l'on aurait pu croire sinistres, ne l'étaient absolument pas, bien au contraire. Ce n'était qu'encore et toujours ce désir de marcher vers un horizon inédit et cette espèce d'avidité à découvrir des paysages nouveaux. Mais beaucoup d'autres pensées se bousculaient dans ma tête. Mes sentiments étaient partagés entre l'envie de rentrer à la maison et la nostalgie de terminer un périple auquel je commençais à prendre goût. Après l'éprouvante épreuve que j'avais vécue à la forêt du Miracle, les choses s'étaient plutôt très bien passées malgré l'épisode agaçant aux Tours de Cabrens que j'avais fini par ne plus déplorer et bien au contraire apprécier, grâce à ce visage que j'avais aperçu dans la haute falaise. Marcher deux ou trois jours de plus de cette manière et passer des soirées comme celle que je venais de connaître ne m'aurait pas spécialement dérangé.

Mais au matin en me levant, je suis plutôt mélancolique. Une mélancolie digne de " Demain dès l'aube… ", cette circonstancielle poésie de Victor Hugo que j'avais apprise à l'école primaire et dont je me souvenais vaguement:

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.

J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

 

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisés

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit…..

J'ai quitté la Maison Noëll et leurs sympathiques propriétaires Isabelle et Mario par une multitude d'escaliers qui rejoignent le bas de Saint-Laurent. Le ciel est blanc et n'est pas aussi lumineux qu'hier. En plus, mon appareil photo " n'en fait qu'à sa tête " !

Mais une " bonne " douche puis cette espèce d'effervescence qu'il y a autour du petit déjeuner finissent par sceller le sort de cette nostalgie. Tout le monde semble excité à cette idée de partir. Mes amis d'un jour sont, tout comme moi, presser de quitter Saint-Laurent-de-Cerdans. On part tous dans des directions opposées mais pour chacun, et avec des itinéraires complètement différents, les distances à parcourir seront très longues. Le jeune vététiste part vers sa Bretagne natale, les Tchèques doivent rejoindre Bruxelles et leur travail au Parlement Européen et moi, j'ai encore une vingtaine de kilomètres avec de gros dénivelés qui m'attendent avant de rallier Amélie. Et pourtant, je prends le trajet le plus rectiligne sinon en poursuivant le vrai tracé du Tour du Vallespir par Montalba, celui de la carte IGN mais qui n'est pas celui de Véron, l'étape aurait fait 8 ou 9 kilomètres de plus. Mais à dire vrai aussi, mon itinéraire est loin d'être le plus facile car il en existe un autre qui évite toutes les crêtes et donc tous les dénivelés. Mais avant le départ, il m'a fallu faire un choix et encore une fois, j'ai opté pour celui que Véron indiquait dans son topo-guide.

Mon sac à dos, mon bâton et mon bob m'attendent déjà devant la porte car je n'ai pas de panier repas à récupérer. Mais au moment de partir, Isabelle a néanmoins cette délicatesse de m'offrir un gros sachet de croissants. Il est déjà 8h 30 et après les traditionnelles bises aux dames et les serrages de mains aux hommes, je sors dans la petite ruelle de la Sort.

Les Tchèques chargent leur voiture. Un dernier signe de la main et je prends la ruelle de l'Eglise qui me fait faire un demi-tour de celle-ci. J'ai bien envie de découvrir le patrimoine historique de Saint-Laurent-de-Cerdans mais malheureusement le temps me manque. Dommage, car je connais uniquement cette ville comme la capitale de l'espadrille que l'on appelle ici la " vigatana " mais aussi pour ses colorées " Toiles du Soleil " connues dans le monde entier. Je descends un long escalier d'une centaine de marches qui surplombe magnifiquement le bas de la ville. Malheureusement, les fumées d'un écobuage qui montent vers moi voilent cette vision. A la première épicerie venue, je m'arrête pour quelques achats pour le pique-nique de midi mais en complétant simplement le gros sachet de croissants qu'Isabelle m'a donné. Je remplis mes gourdes à une jolie fontaine où coule une eau délicieusement douce et fraîche. Par chance, cette fontaine est sur l'itinéraire enregistré dans mon GPS, ce qui m'évite de longues tergiversations pour trouver la bonne direction à prendre pour sortir de Saint-Laurent-de-Cerdans.

Bien que balisée en jaune, la sente qui doit rejoindre le Tour du Vallespir n'est pas facile à suivre dans cette épaisse végétation essentiellement composé de petits chênes verts et de quelques pins. Elle coupe des pistes par des raccourcis peu évidents à voir mais heureusement, je reconnais certains signes rencontrés lors d'une précédente sortie dominicale au Mont Capell comme ces gros rouleaux bleus. De temps à autres, quelques panonceaux me rassurent quant au chemin à poursuivre. Mon numérique continue à mal fonctionner au niveau de la pixellisation et les photos apparaissent blanches sur l'écran. Les lointains panoramas sont sans relief mais heureusement mes yeux sont là pour pallier à cette défaillance !

Je suis presque monté au Mont Capell. J'aperçois Saint-Laurent-de-Cerdans au loin. De beaux paysages se sont dévoilés dans la montée. A un minuscule cairn, je quitte la piste pour une étroite sente où je retrouve le Tour du Vallespir. Cette sente descend enfin vers le col de Noëll.

Au col Noëll, j'arrive sur une large piste qui va au Mas de La Bouadelle. Le Mont Capell est dans mon dos désormais mais d'autres sommets m'attendent encore !

Cette route d'abord goudronnée qui se transforme rapidement en une piste sableuse puis en un sentier au bon dénivelé, je la reconnais immédiatement. Elle grimpe en direction du Mont Capell que j'ai déjà gravi avec Dany lors d'une sortie dominicale. Tout en montant dans cet exceptionnel décor de verdure, je comprends mieux pourquoi, dans ce pays, des hommes se sont battus becs et ongles pour empêcher que la THT passe au Mont Capell. Celle ligne à très haute tension prévue par EDF qui doit rallier l'Espagne n'a rien à faire ici, dans cette forêt vierge de toute habitation, terrain de jeu des hardes de sangliers et qui abrite d'autres espèces floristiques et fauniques remarquables. Par de courts raccourcis, le sentier continue à couper la piste sableuse. Tous les coins ombragés sont bons à prendre tant la chaleur est déjà lourde et étouffante. Au pied du mont, en retrouvant le balisage jaune et rouge du Tour du Vallespir, une fois encore, je regarde ma montre. Deux heures, j'ai mis pour arriver ici et une de mes gourdes est déjà passée à la trappe.

Maintenant la piste redescend au milieu des genêts et des fougères en direction du Col de Noëll et du Mas de la Bouadelle. Je prends bien sûr quelques photos mais sans vraiment de conviction car cette fois c'est sûr, mon appareil est complètement déréglé et à chacune des photos, il suffit que je regarde l'écran pour faire cet amer constat. Les photos sont sans relief, voilées, fades et blanches. Un peu comme la couleur du ciel aujourd'hui qu'un air chaud venant de la mer embrume. Je ne sais que faire et je m'en veux d'être parti de la maison sans avoir lu la notice. En arrivant à ce col de Noëll, j'aimerai bien savoir si ce " Noëll " a un rapport avec la famille dont m'a longuement parlé Mario hier soir. Je suppose que oui. Vers le nord-ouest, une longue écharpe de nuages blanchâtres stagne sur les montagnes. Mais dans la direction où je file, le ciel est immaculé. La piste se remet à monter jusqu'à un carrefour où j'aperçois le Mas Bouadelle sur ma droite derrière une haie de feuillus.

Blotti dans un joli cadre de verdure, l'endroit me semble agréable pour venir y passer un week-end, randonner, se reposer et quitter pour un temps la civilisation. Je promets de m'en souvenir. En me retournant, je vois à l'opposé, une clôture et un portail auquel un panonceau jaune est accroché. Il indique : " Pilon de Belmatx " sans autre indication, ni d'altitude, ni de distance, ni de temps pour y parvenir. Je ne connais pas grand chose de ce pic que je n'ai jamais escaladé, sauf que j'ai lu dans quelques guides de randonnées, qu'il est souvent considéré, avec plus de mille mètres de dénivelé depuis Arles-sur-Tech, comme un sévère " incontournable " pic des Pyrénées-Orientales. D'ailleurs chaque année, on y organise une épreuve désormais notoire dans le calendrier des spécialistes des courses en montagne.

Je quitte le carrefour de la Bouadelle par une terrible sente qui s'élève raide sous un cagnard brûlant, direction le Puig de la Senyoral (1.315m) et le Pilon de Belmatx (1.280 m). Dans cette sévère montée, je vais souffrir physiquement mais aussi moralement !

Dommage que les photos soient blanches car les visions des panoramas sur Saint-Laurent et les montagnes gravies hier sont superbes ! Le Mont-Capell est déjà loin maintenant et les tours de Cabrens ne sont visibles qu'en mode rapproché.

Déprimé, je me mets à pleurer dans cette terrible sente rocailleuse qui monte à 1.212 m à la Serra de la Garsa. Mais après le déjeuner et le col de la Senyoral, je me reprends et continue de monter vers le Pilon de Belmatx sur un chemin plus large où l'ombre est très rare. Le temps est lourd et je n'ai jamais eu si chaud !

Je viens de déjeuner, je quitte la Serra de la Garsa et descend au col de la Senyoral. Mais d'ici, je vois parfaitement que le chemin remonte de " plus belle "

Alors comme hier soir, je n'ai pas trouvé trop de temps pour revoir sur le papier cette étape, j'ouvre ma carte IGN car j'ai vraiment besoin de savoir ce qui m'attend.

Le Pilo de Belmaig, car c'est ainsi et en catalan qu'il est présenté sur ma carte, culmine à 1.280 mètres. Devant ce portail, je suis à 980 mètres d'altitude selon mon GPS et le calcul est simple et rapide, à ceci près, qu'un autre pic, le Puig de la Senyoral se présente juste avant à 1.315 mètres de hauteur. Mais quand je regarde le parcours d'un peu plus près, je constate qu'en réalité, jusqu'à ce Pilon de Belmatx ou Belmaig, ce n'est qu'une succession de descentes et de montées. D'ailleurs, il suffit que je lève la tête et la montée est déjà là devant mes yeux et la ligne de départ à mes pieds. Cette longue montée commence ici exactement, et je la vois qui monte, monte, monte, monte…. dans la montagne qui me fait face. Mais sommes toutes, cette étude fortuite de ma carte a un effet plutôt bénéfique sur mon moral. Après tout, ce n'est guère plus que 300 mètres de dénivelé que je vais avoir à monter et non pas mille. Les milles, par contre, je vais avoir à les descendre et même peut-être un peu plus pour aller à Amélie, mais j'ai le temps d'y penser. Je pousse le portail et je m'élance dans cette sente qui monte au milieu de champs de fougères et de genêts. D'emblée, la sente s'élève très abrupte. Sous un cagnard de plomb, la chaleur monte comme du feu le long de mes jambes. Jamais, je n'ai eu si chaud depuis mon départ. La transpiration sort par tous les pores de ma peau mais la plus désagréable, c'est cette sueur salée qui coule de mon front, emplit mes yeux, me rend aveugle et me fait pleurer. Avec le bob, je tente de m'essuyer ces yeux qui larmoient sans cesse, mais c'est en vain, car le bob, lui aussi, est trempé de sueur. Je sens que je peine dans cette sente raide, souvent caillouteuse, parfois très ravinée, mais cette fois, et sans appareil photo marchant convenablement, les papillons, pourtant nombreux, ne sont plus un dérivatif à cette souffrance. Alors, je sors mon lecteur MP3 pour écouter un peu de musique. Trois chansons sur quatre sont des slows, des musiques douces avec de belles mélodies comme je les aime. Ce n'est jamais la panacée, mais dans cette ultime rampe rocailleuse et terrible avant le Pla de la Conca, je me dis que la musique devrait m'être d'une aide précieuse. En tous cas, depuis mon départ c'est toujours ainsi que j'ai vécu ces moments où je m'enfermai dans la musique pour oublier l'âpreté des montées. Mais cette fois, je ne sais pas pourquoi, la musique a un effet inverse. Ai-je accumulé trop de fatigue ? Ce dénivelé est-il soudain trop difficile pour mes vieilles jambes ? Est-ce la chaleur conjuguée à trop d'efforts consécutifs ? Est-ce un simple coup de déprime après mon réveil cafardeux de ce matin ? En tous cas je ne l'entends plus cette musique et je me laisse submerger par des idées noires pensant aux êtres chers que j'ai aimé et qui ont quitté cette terre. Puis, je me mets à penser à ma mère, elle qui aimait tant mes récits de randonnées et qui disait toujours quand elle en avait terminé leur lecture : " C'est bien, je suis contente, j'ai l'impression d'avoir marcher avec toi sur ces chemins ". Elle ne pourra plus lire d'autres histoires, ni marcher avec moi sur ce Tour du Vallespir : Alzheimer est passé par là ! Toutes ces idées noires finissent par m'engloutir et je me mets soudain à " pleurer comme une madeleine ". Quand j'arrive au sommet, je m'écroule en pleurs dans la caillasse. J'ai un mal fou à retrouver une respiration normale car les sombres pensées s'entrechoquent dans ma tête comme les auto-tamponneuses d'une fête foraine. Maintenant, je repense à mes enfants et aux altercations que j'ai eues avec eux juste avant mon départ. Ils critiquaient ma manière trop " personnelle " de vivre ma retraite et j'avais un mal fou à m'expliquer et à me défendre. Je l'ai tant idéalisée cette retraite et hormis notre voyage à la Réunion et ces quelques jours sur le Tour du Vallespir, depuis une année, elle se passe si peu comme je l'avais imaginée. Je trouve peu de réponses à ces attaques mais je me promets d'y réfléchir et de faire des efforts. J'étais sans doute dépressif depuis quelque temps et cette déprime rejaillit aujourd'hui. Je sors lessivé de cette violente montée, de ces angoisses et de cette crise de larmes incontrôlable. Je reste de longues minutes allongé sur ce petit col pierreux à tenter de récupérer pour retrouver mes esprits. Quand je me lève enfin, c'est pour m'apercevoir qu'ici, les décors changent. Je vais quitter un maquis ensoleillé et brûlant pour un chemin gazonné et plus large qui redescend dans un petit bois de pins jusqu'à un verdoyant collet. Il est 12 heures tapantes et comme d'ici, je vois parfaitement qu'après un petit col, la pente remonte de la plus belle des manières, je préfère arrêter là pour déjeuner et me reposer un peu. Ici, je suis au sommet de la Serra de la Garsa à 1.212 mètres d'altitude, je vois parfaitement Saint-Laurent-de-Cerdans, le Mont Capell, le chemin parcouru aujourd'hui et les autres montagnes traversées hier. Mais décidément, il fait bien trop chaud dans ce pré caillouteux et je pars déjeuner dans le bois, bien à l'ombre des pins.

Je finis par arriver au Puig de la Senyoral (1.315 m), point culminant de cette journée, mais la sente va redescendre un peu et remonter encore au Pilon de Belmatx (1.280 m). Ici, j'ai parcouru environ la moitié de la distance du jour.

40 minutes, il a duré cet arrêt, pas le pique-nique car je n'avais pas très faim, mais il a failli être bien plus long car je me suis assoupi quelques minutes sur un tapis de ramilles. Mais heureusement quelques fourmis voraces ont su me réveiller et me déloger de leur territoire. Après le collet de la Senyoral, à 1.182 mètres selon mon GPS, où je croise un nouveau panonceau " Pilon de Belmatx ", la pente continue toujours en plein soleil, puis, elle entre avec bonheur dans une fraîche hêtraie. Mais elle en ressort presque aussitôt et longe désormais des haies de buplèvres, de genêts, de fougères, de framboisiers ou des ronces aux mûres bien noires mais peu sucrées. Ce chemin que j'arpente très légèrement sur le versant sud de la Serra de Montner, suit une longue crête qui finit bien après le Pilon de Belmatx au col de Paracolls. Mais dans l'immédiat, il me faut atteindre la première difficulté de cette crête qui n'en finit plus de monter, le Puig de la Senyoral. Mais au moment où je l'atteins et avant même de réaliser où je suis, je ne vois qu'une chose devant moi, ce paysage à perte de vue jusqu'à la Méditerranée et sur ma droite, le Roc de France (1.450 m). Le Pilon de Belmatx est devant moi légèrement en contrebas bouchant quelque peu l'horizon. Le temps de quelques " fades " photos au sommet et je descend dans un pente très raide vers ce pilon ardent que le soleil au zénith semble vouloir enflammé. J'ai vidé mes deux bidons et malgré mon désir d'économie, j'ai déjà entamé la poche Camelback de 2 litres. Si le chemin continue ainsi jusqu'à l'arrivée avec si peu d'ombre, c'est moi qui vais finir liquéfié. D'autant qu'après ce nouveau collet, le chemin remonte légèrement vers un sommet rocheux.

Après le Puig de la Senyoral, le chemin redescend vers le Pilon de Belmatx que j'aperçois devant moi. D'ici, les grands panoramas s'entrouvrent jusqu'à la mer mais dommage, au loin, une écharpe de gros nuages blancs obstrue tout l'horizon.

En arrivant, comme je suis persuadé qu'il s'agit du sommet du Pilon de Belmatx, je pose pour une photo, tel Hillary au sommet de l'Everest. Mais quand je redescend et contourne ces rochers, c'est pour m'apercevoir que le véritable sommet est beaucoup plus loin et surtout un peu plus haut. Un gros mamelon arrondi et rocailleux est encore à gravir devant moi. Une fois encore, je prête une grande attention à ne pas tomber dans ce sentier qui zigzague dans les rochers. Cette attention est d'autant plus nécessaire que la fatigue se fait plus astreignante et je sens bien que mes jambes ne répondent plus aussi bien aux sollicitations permanentes auxquelles elles sont soumises. Je transpire comme un malade et en tous cas, comme jamais depuis le début de ce Tour du Vallespir. La sente est parfois si difficile qu'ici les baliseurs ont mis des cordes pour se tenir et se hisser sur les hautes marches que constituent ces blocs de roches. Et quand j'arrive enfin au sommet, je comprends pourquoi on l'appelle " pilon ". Je ne sais pas si ce nom a la même signification que celle qu'en donne le Larousse mais ce sommet peut se vanter de m'avoir désagréger à l'état de purée. Je suis décomposé, vermoulu et malgré les boissons énergétiques et les gels énergisants, les dénivelés en plein soleil et à répétition ont eu raison de mes forces.

 

Le marcheur libre au Pilon de Belmatx

Le marcheur dans sa tête était un homme libre,

Mais son cœur était triste et la sente pénible.

Il se mit à pleurer sur de sombres pensées,

Le pas plus hésitant à vouloir avancer.

 

Courbé sur son bâton, il souffrait le martyre,

Montant toujours plus haut sans vouloir ralentir.

Un pilon sur sa route releva le défi,

Belmatx, il s'appelait, dans la géographie.

 

Le marcheur entêté voulut lui faire face,

Mais un soleil brûlant lui ôta toute audace.

Ecrasé par les roches et tous les minerais,

Il sortit du pilon à l'état de purée.

 

Mais au fond du vallon, l'attendait Amélie.

Il releva la tête car elle était jolie.

Il quitta le Pilon comme on salue l'artiste,

Car vaincre en étant seul, ce n'est pas réaliste

Avant d'arriver au Belmatx, le chemin suit une longe crête rocheuse, la Serra de Montner où il est difficile de progresser. A un moment, je crois être arrivé au sommet et je me prends en photo. Mais non le Pilon est encore beaucoup plus loin et un peu plus haut. Je viens de boire ma dernière goutte d'eau et vais souffrir en plein soleil.

Le chemin du Belmatx est si difficile que le club de randonnée d'Arles-sur-Tech " les Caminadors Lliures " a installé des cordes pour se hisser. J'arrive au sommet près d'une petite construction et d'une rose des vents. Les vues sont superbes !

Il est impératif que je reprenne des forces et pour cela il faut que je m'arrête un peu, car après tout il n'est que 14 heures ! Après une photo devant un petit caisson fait de pierres et de briques rouges surmontée d'une rose des vents et où il est écrit en catalan " Els Caminadors lluires ", en français " les marcheurs libres ", je pars m'installer bien en surplomb d'Arles-sur-Tech.

D'ici, je profite d'un panorama exceptionnel à 360 degrés. Mais mon regard est surtout attiré par le versant opposé de cette vallée du Tech que je domine. Une fois encore, je cherche à retrouver les sentiers sillonnés, les monts escaladés, les cols franchis les premiers jours et si parfois je décèle un endroit, je ne peux m'empêcher de penser au fond de moi : " Que de chemins parcourus en 6 jours ! ", " Que de jolis paysages traversés ! ", " Que de belles montagnes gravies ! ". Et encore qu'aujourd'hui, ce n'est pas le temps idéal pour une observation méthodique car depuis le Massif du Canigou et descendant jusqu'à la mer, il y a une longue masse nuageuse blanchâtre qui semble immobile et voile une immense partie de l'horizon. Tout en mangeant quelques fruits secs, ici au sommet de ce pic, je prends vraiment conscience du plaisir que j'ai eu à marcher, plaçant très loin derrière ce bonheur, et au second plan, toutes les déconvenues et les adversités que j'ai rencontrées. Maintenant, je suis à quelques arpents de l'arrivée et même si je dois redoubler de vigilance et passer encore quelques heures sur ces chemins, je me fais un principe et un devoir d'arriver en bon état et entier à Amélie.

 

Je suis au sommet du Belmatx mais j'ai tant souffert aujourd'hui : chaleur, manque d'eau, dénivelé, fatigue et déprime que présentement je considère ce sommet comme mon Everest à moi. Pourtant, avec ses 1.280 mètres d'altitude, c'est un sommet plutôt modeste mais pour les Arlésiens, c'est aussi un sommet mythique !

Après le Belmatx, il y a plus de 1.000 mètres de descente à faire sur des sentes caillouteuses ou terreuses et parfois ravinées. Heureusement, les vues sont belles !

Après le col de Paracolls, je coupe le G.R.10 mais quitte définitivement ce Tour du Vallespir, direction Amélie-les-Bains. Mais dans la descente, c'est seulement Arles-sur-Tech que j'aperçois pour l'instant et que je surplombe depuis le chemin.

Voilà, les dispositions dans lesquelles je suis au moment d'amorcer cette longue, raide et difficile descente vers le Col de Paracolls. Plus de milles mètres de dénivelé négatif que je vais avoir à descendre pour rejoindre Amélie. Et quand j'arrive au Col de Paracolls, c'est une première étape de franchie. Il est 15 heures et il m'a fallu presque trois quart d'heures pour parcourir les 380 mètres de ce dénivelé négatif et les 1.500 mètres de cette pente très raide, pierreuse, terreuse et souvent très ravinée. Maintenant, je comprends mieux pourquoi, on classe cette randonnée dans les " difficiles " malgré son altitude relativement modeste. Ici au col, le chemin coupe un GR.10 plein d'ornières. G.R. que j'avais laissé à Batère et qui file ici en direction de la frontière espagnole vers le Roc de France.

Après avoir longtemps cheminé en surplomb d'Arles-sur-Tech, j'aperçois enfin Amélie-les-Bains à travers quelques branches. Peu de temps après, je retrouve un sentier que je connais bien. C'est celui du 25eme Léger qui monte vers la Chapelle Santa Engracia et les Batteries. Le Pilon de Belmatx est loin désormais.

Après avoir terminé toutes mes victuailles mais sans boire, c'est avec un grand bonheur que je tombe sur la source de la Madone, je bois jusqu'à plus soif. Puis, je descends en courant vers le parking des Thermes. La voiture n'est pas là ? Si !

Là, je quitte définitivement le tracé du Tour du Vallespir, celui de la carte IGN mais pas celui de Véron. Et dans ces conditions, une fois encore, je n'ai pas l'impression de faire une entorse à ce tour. Je descends vers Arles-sur-Tech par le G.R.10, avant de bifurquer à droite par une nouvelle sente balisée en jaune qui entre et circule dans une châtaigneraie en direction de la Batterie de Santa Engracia. Quand de temps à autre, je sors de la dense forêt, c'est pour mieux dominer Arles-sur-Tech. Mais à vrai dire, ce sentier qui contourne la ville en zigzaguant, je n'en vois plus la fin. Je n'ai pas l'impression de lambiner et pourtant, il est 16 heures quand j'aperçois le panneau " Grande Batterie ". Ces batteries dites de Santa Engracia sont les ruines de petits bastions de surveillance construits par Vauban pour protéger le fort d'Amélie. Elles ne sont qu'à 5 minutes de marche et je ne les connais pas mais aujourd'hui j'en ai " plein les pattes " et je me dis que j'aurais certainement l'occasion d'y revenir. Je continue vers Amélie dont j'aperçois la ville entre quelques branches une demi-heure plus tard. Ici, pour y être déjà monté, je reconnais le panonceau " Chapelle Santa Engracia " qui se trouve à 15 minutes. Ce sentier, que l'on appelle le " Chemin du 25eme léger " en mémoire aux célèbres carabiniers napoléoniens, je le connais parfaitement. A un endroit que l'on a gentiment baptisé " Place Ascensio " j'ignore pourquoi, il y a un banc et comme j'ai faim, je m'arrête pour manger. J'ai tellement faim que je dévore tout ce qui reste de comestible au fond de mon sac à dos et il n'est pas question que je ramène quoi que ce soit à la maison. Mais ingurgiter autant sans pouvoir avaler la moindre goutte d'eau, j'avoue que ce n'est pas facile. Quand je repars, je suis content car hormis ma grosse boîte de fruits secs, je n'ai plus rien de consommable à transporter. 17 heures, je débouche sur la D.53, route goudronnée qui monte vers Montalba et descend vers Amélie. Mais je connais la sente qui descend par des raccourcis qui vont m'emmener en un rien de temps au parking des Thermes. Je ne sais pas pourquoi, je me sens léger, comme les 25eme qui devaient eux aussi descendre ce chemin, et j'ai l'impression de galoper dans cette descente. Disparue la fatigue et seule la Source de la Madone où coule une eau fraîche m'arrête dans cet élan. Je bois jusqu'à plus soif, remplis une gourde à moitié et continue ma descente au même rythme. Quand j'arrive en surplomb du grand parking, ce dernier est vide. Pas une seule voiture et surtout pas la mienne. Non c'est une blague, ce n'est pas possible, je rêve, on m'a piqué ma bagnole ! Je presse encore un peu plus le pas. Je cours dans cette ruelle cimentée toute en descente, l'œil rivé sur le parking. Non, elle est là, je l'aperçois maintenant ! Je m'arrête à bout de souffle, le cœur battant et les jambes tétanisées….

Mes vieilles années

Courent dans la montagne

Courent dans les sentiers

Pleins de maux et de pleurs

Et les Pyrénées

Hurlent au vent d'Espagne

Crient la maladie

Qui brisa mon cœur…

Voilà, j'ai jeté mon sac à dos dans le coffre, j'ai délaissé mes chaussures de randonnées au profit des tennis, j'ai repris la voiture, je suis passé sans m'arrêter devant la guérite vide du parking des Thermes. Mais en passant devant les bistrots d'Amélie, ça été plus fort que tout, je me suis arrêté à la terrasse d'un café pour savourer 50 centilitres d'une bière très fraîche dont j'avais rêvée une grande partie de l'après-midi et en tous cas, dès l'instant où j'avais manqué d'eau. Mais je n'ai pas traîné car je languissais de rentrer. Je suis remonté dans la voiture et j'ai longuement hésité avant d'écouter une radio sur mon MP3. J'avais sans doute peur d'une nouvelle coïncidence, style mes " Jeunes Années " de Trenet. Non, il n'y avait que de la " parlote " et j'ai alors changé de station. Mais qu'elle ne fut pas ma surprise, cette station passait la célèbre chanson de Joe Dassin " Le Chemin de papa ". :

Qu'il est long, qu'il est loin, ton chemin, papa

C'est vraiment fatigant d'aller où tu vas

Qu'il est long, qu'il est loin, ton chemin, papa

Tu devrais t'arrêter dans ce coin…..

J'éteignis la radio. Non pas que je n'aimais pas cette chanson, bien au contraire. Mais là ce n'était plus du hasard, dans ce pays plein de légendes et de mystères, le Vallespir ne s'amusait-il pas à me jeter un sort ! C'est vrai, il avait été long, fatiguant et plein d'embûches ce Tour du Vallespir, et je le finissais meurtri. Mais au-delà de sa longueur et son âpreté, je savais que je garderai comme seuls souvenirs tous ces beaux paysages qu'il m'avait été donné de voir. Mon seul regret, j'avais vu peu d'animaux sauvages et en tous cas bien moins qu'il y a deux ans autour du Coronat : beaucoup de papillons, d'insectes, de lézards et d'oiseaux, mais seulement une fouine, deux écureuils, un isard et une vipère. Mais malgré cette petite déception, dans ma tête, le vrai titre de ce récit resterait quand même : " Sur les hauteurs d'une vallée âpre " mais belle.

 

Fin

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